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		<title>La Vierge d'Intitapu</title>
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		<dc:creator>Jos&#233; Dufosse</dc:creator>



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&lt;p&gt;La foule des p&#232;lerins attendait en silence qu'elle apparut enfin. Sa sortie &#233;tait pr&#233;vue pour midi, au moment m&#234;me o&#249; l'antique horloge du clocher sonnerait le douzi&#232;me coup, et des dizaines de paires d'yeux, aveugl&#233;s par l'&#233;clat du soleil sur les parois blanchies &#224; la chaux de l'&#233;glise, fixaient le mouvement r&#233;gulier des aiguilles. Certains s'&#233;taient mis en route d&#232;s les premi&#232;res lueurs d'une aube glaciale. Des silhouettes, emmitoufl&#233;es dans des ponchos, avaient march&#233; en groupes sur des (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La foule des p&#232;lerins attendait en silence qu'elle apparut enfin. Sa sortie &#233;tait pr&#233;vue pour midi, au moment m&#234;me o&#249; l'antique horloge du clocher sonnerait le douzi&#232;me coup, et des dizaines de paires d'yeux, aveugl&#233;s par l'&#233;clat du soleil sur les parois blanchies &#224; la chaux de l'&#233;glise, fixaient le mouvement r&#233;gulier des aiguilles. Certains s'&#233;taient mis en route d&#232;s les premi&#232;res lueurs d'une aube glaciale. Des silhouettes, emmitoufl&#233;es dans des ponchos, avaient march&#233; en groupes sur des chemins sinueux et poussi&#233;reux qui tous menaient au village d'Intitapu . Quand le soleil &#233;mergea enfin de derri&#232;re les flancs du volcan, les villageois aper&#231;urent les premiers p&#232;lerins qui arrivaient pour c&#233;l&#233;brer, avec eux et comme chaque ann&#233;e, la f&#234;te de la Vierge. Alors, p&#232;lerins et villageois rest&#232;rent fig&#233;s dans leurs mouvements. Les uns interrompirent leur marche et les autres cess&#232;rent toute activit&#233; pour regarder, une fois de plus, le soleil se lever. L'apparition quotidienne de leur ancien dieu, qu'il leur &#233;tait interdit d'honorer officiellement depuis des si&#232;cles, entretenait en eux les souvenirs d'une splendeur pass&#233;e dont l'&#233;cho ne cessait de r&#233;sonner jusque dans les plus profondes vall&#233;es andines. Inti, le dieu Soleil, ne les avait pas abandonn&#233;s. Il revenait chaque matin leur prodiguer chaleur et lumi&#232;re, seuls r&#233;conforts pour ces existences mis&#233;rables et besogneuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le silence r&#233;sign&#233; et s&#233;culaire des peuples andins attendait, pour se briser, que le Soleil ramen&#226;t un jour, avec lui, son Fils, celui qui leur rendrait la dignit&#233; et la libert&#233;. Villageois et p&#232;lerins regard&#232;rent Inti s'&#233;lever lentement dans le ciel, effa&#231;ant les derni&#232;res traces de la nuit, diluant l'&#233;clat des ultimes &#233;toiles dans son irr&#233;sistible puissance, r&#233;chauffant la terre, les hommes et les animaux de son incomparable rayonnement. Mais Inti ne fit rien de plus que ce qu'il faisait chaque jour et aucun miracle ne se produisit : le Fils du Soleil n'&#233;tait toujours pas l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vall&#233;e fut inond&#233;e de lumi&#232;re, et les murs blancs de l'&#233;glise et de son clocher capt&#232;rent le regard des p&#232;lerins qui reprirent leur route tandis que les villageois retournaient &#224; leurs occupations. Aujourd'hui, le village honorait la Vierge, la m&#232;re de leur nouveau Dieu, aupr&#232;s de laquelle ses habitants, et tous ceux des vall&#233;es voisines, venaient chercher protection et r&#233;confort. Alors qu'Inti tardait &#224; les secourir, la Vierge, elle, avait daign&#233; descendre parmi eux ou plut&#244;t parmi les anc&#234;tres des actuels villageois, deux cents ans auparavant. Elle &#233;tait en effet apparue, disait-on, &#224; une jeune paysanne de la vall&#233;e, et une &#233;glise avait &#233;t&#233; &#233;rig&#233;e &#224; l'emplacement m&#234;me o&#249; le prodige s'&#233;tait r&#233;alis&#233;. La Vierge n'avait fait aucune r&#233;v&#233;lation extraordinaire. Elle avait simplement demand&#233; qu'on lui &#233;lev&#226;t, dans cette vall&#233;e, une &#233;glise o&#249; l'honorer et la prier. A chaque date anniversaire, les p&#232;lerins affluaient &#224; Intitapu dans l'espoir d'assister &#224; une nouvelle apparition, mais de nombreuses g&#233;n&#233;rations avaient pass&#233;, et depuis plus aucun miracle ne s'&#233;tait produit. Beaucoup se demandaient d'ailleurs si les dieux, quels qu'ils fussent, n'avaient pas abandonn&#233; les hommes, laissant les plus faibles et les plus pauvres d'entre eux &#224; la merci des riches et des puissants, et d'autres r&#233;pondaient que ce n'&#233;taient pas les dieux qui &#233;taient partis, mais les hommes qui leur avaient tourn&#233; le dos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leur ferveur n'avait cependant pas faibli, et ils &#233;taient encore venus nombreux, ce jour-l&#224;, se rassembler autour de l'&#233;glise. A l'int&#233;rieur, le Padre Juan attendait, le c&#339;ur battant, le signal convenu : les douze coups de midi. La c&#233;r&#233;monie ob&#233;issait &#224; un rituel tr&#232;s pr&#233;cis, consacr&#233; par la tradition depuis presque deux si&#232;cles. Une derni&#232;re fois, il se r&#233;p&#233;ta, pour lui-m&#234;me, le d&#233;roulement des &#233;v&#233;nements : au dixi&#232;me coup, il devait appara&#238;tre sous le porche, au onzi&#232;me, il devait avancer de trois pas tandis qu'au douzi&#232;me, les premiers porteurs devaient &#233;merger de l'obscurit&#233; de l'&#233;glise, offrant &#224; la foule l'image de la Vierge, v&#234;tue de bleu et de dentelles, coiff&#233;e d'une couronne d'&#233;toiles dor&#233;es, cern&#233;e de fleurs blanches en papier, les mains jointes et levant au ciel des yeux remplis d'une compassion universelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait la premi&#232;re fois que le Padre Juan venait officier &#224; Intitapu&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Intitapu : village fictif au nom compos&#233; du mot quechua &#171; inti &#187; (soleil) et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le P&#232;re Eduardo, sup&#233;rieur du s&#233;minaire San Esteban de Arique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Arique : ville fictive du nord du Chili, contraction du nom des villes de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, lui avait demand&#233; de remplacer, au dernier moment, le vieux Padre Isidro, clou&#233; au lit par une affreuse et subite crise de rhumatismes. C'est lui qui, entre deux grimaces de douleurs, avait expliqu&#233; &#224; Juan tous les d&#233;tails de la c&#233;r&#233;monie annuelle d'Intitapu. D&#232;s qu'il &#233;tait entr&#233; dans l'&#233;glise, et qu'il s'&#233;tait retrouv&#233; face &#224; la petite chapelle int&#233;rieure, situ&#233;e &#224; l'endroit m&#234;me de l'apparition, une intense &#233;motion s'&#233;tait empar&#233;e de lui. Il avait eu conscience de se trouver dans un lieu sacr&#233;, rempli de l'esprit divin. Jamais auparavant une telle sensation ne s'&#233;tait produite, et il en avait &#233;t&#233; enivr&#233; jusqu'&#224; l'extase. Il s'&#233;tait agenouill&#233; face &#224; la statue de la Vierge, dont il &#233;tait s&#233;par&#233; par des grilles, et que l'on sortirait, d'ici quelques heures, pour une procession &#224; travers le village et jusqu'au sommet du cerro&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cerro : colline ou montagne de la cordill&#232;re.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; d'o&#249; s'&#233;levait la Pierre de l'Inca, un &#233;trange monolithe que l'on disait avoir &#233;t&#233; plant&#233; l&#224; par la Pachamama&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pachamama : la Terre-M&#232;re, divinit&#233; majeure des Indiens d'Am&#233;rique du Sud.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; dans un acc&#232;s de col&#232;re contre l'&#233;glise qui venait d'&#234;tre achev&#233;e en l'honneur de la Vierge, sa rivale, et certains &#233;taient m&#234;me all&#233;s jusqu'&#224; pr&#233;tendre que l'&#233;norme bloc de pierre, qui devait s'abattre initialement sur l'&#233;glise, avait &#233;t&#233; d&#233;vi&#233; de sa trajectoire par l'intervention d'Inti qui ne souhaitait pas se f&#226;cher avec la m&#232;re du Christ.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A onze heures, le Padre Juan &#233;tait sorti de sa pri&#232;re pour accueillir les quatre porteurs et deux femmes du village. Elles &#233;taient charg&#233;es de nettoyer la statue, de l'habiller de v&#234;tements neufs et d'installer les fleurs en papier, et l'une d'elles devait avoir &#224; peine vingt ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Elle s'appelle Inocencia Melendez, apprit l'un des porteurs au Padre. L'autre, c'est sa m&#232;re, Dona Anna Melendez. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme lui r&#233;v&#233;la &#233;galement qu'elles &#233;taient les descendantes directes de la petite paysanne qui avait &#233;t&#233; t&#233;moin de l'apparition, et qu'elles jouissaient, &#224; ce titre, de l'honneur et du privil&#232;ge de pr&#233;parer la statue pour la procession. Avant de commencer leur ouvrage, les deux femmes s'agenouill&#232;rent c&#244;te &#224; c&#244;te pour prier, puis la plus jeune se leva et se dirigea vers le Padre qui se tenait &#224; l'&#233;cart. &#171; Les cl&#233;s, s'il vous plait, Padre... &#187;, demanda-t-elle avec respect et douceur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juan resta &#224; la regarder, sans un geste. Le trouble qui l'avait assailli d&#232;s son arriv&#233;e dans l'&#233;glise, et qu'avait maintenu la ferveur de sa pri&#232;re, n'avait fait que cro&#238;tre lorsqu'il avait vu la jeune fille sortir de la sacristie par laquelle elle et sa m&#232;re avaient p&#233;n&#233;tr&#233; dans la nef. Il avait cru un instant que la Vierge lui apparaissait, &#224; lui aussi, et il lui avait fallu passer sa main sur ses yeux pour s'assurer totalement que la jeune fille &#233;tait tout ce qu'il y avait de plus r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les cl&#233;s, Padre... &#187;, r&#233;p&#233;ta Inocencia qui pensait n'avoir pas &#233;t&#233; entendue la premi&#232;re fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toujours silencieux, et captiv&#233; par le profond regard de la jeune fille, dans lequel il semblait chercher les traces de l'ancienne apparition, il lui tendit enfin, d'une main tremblante, les deux grosses cl&#233;s qui ouvriraient les grilles de la petite chapelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux des porteurs y entr&#232;rent et s'empar&#232;rent, avec la plus extr&#234;me d&#233;licatesse et le plus profond respect, de la statue qu'ils d&#233;pos&#232;rent sur un socle qui ne servait que pour la procession annuelle, et qui avait &#233;t&#233; confectionn&#233;, &#224; cet effet, avec les derni&#232;res r&#233;serves d'argent des mines autrefois fabuleuses de Potosi&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Potosi : ville de l'actuelle Bolivie, situ&#233;e aux pieds du Cerro Rico (La (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Une fois la statue assur&#233;e sur son socle, les hommes s'&#233;cart&#232;rent pour laisser les deux femmes accomplir leur rituel familial. L'assurance de leurs gestes et la douceur de leurs mouvements autour de la statue plong&#232;rent les cinq hommes, uniques spectateurs privil&#233;gi&#233;s de cette c&#233;r&#233;monie secr&#232;te, dans une profonde &#233;motion silencieuse que seules les rumeurs de la foule, rassembl&#233;e &#224; l'ext&#233;rieur, venaient troubler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis Juan se rendit dans la sacristie pour se pr&#233;parer. Il enleva sa veste qu'il posa sur une vieille chaise en bois, versa de l'eau dans une bassine pour se rafra&#238;chir les mains et le visage, se peigna face &#224; un miroir bris&#233; qui lui renvoyait son image d&#233;form&#233;e. Il s'immobilisa quelques instants, scrutant dans le miroir les signes de ce trouble &#233;trange dont il avait senti les vagues monter en lui &#224; la vue de la jeune Inocencia. Mais il semblait toujours le m&#234;me. Ses yeux noirs et profonds, dont l'air constamment m&#233;lancolique pouvait seul trahir une nature romantique et perturb&#233;e, ses cheveux brillants et fins qui encadraient un visage encore empreint des douceurs de l'adolescence, ce nez droit, identique &#224; celui de son grand-p&#232;re, qui surmontait une bouche aux l&#232;vres fines. Sa silhouette, ensemble harmonieux de minceur et de grandeur, ainsi que la distinction de ses mani&#232;res &#233;l&#233;gantes rappelaient en lui une origine aristocratique qui s'exprimait tout en nuances et d&#233;licatesses. Oui, il &#233;tait bien toujours le m&#234;me dans ce miroir bris&#233;, mais plus tout &#224; fait cependant. Ce village qu'il ne connaissait pas, cette &#233;glise qui l'&#233;crasait de toute sa puissance sacr&#233;e, ces deux femmes &#224; l'aura si palpable, et surtout cette jeune fille, Inocencia, si belle, si troublante, si attirante... Le c&#339;ur de Juan se mit &#224; battre plus fort. A sa tempe gauche, une veine s'affolait, signe chez lui d'une nervosit&#233; incontr&#244;l&#233;e. Malgr&#233; l'accueil chaleureux que les villageois avaient r&#233;serv&#233; &#224; ce pr&#234;tre qui leur &#233;tait inconnu, et malgr&#233; l'honneur qu'il y avait &#224; officier dans cette &#233;glise si particuli&#232;re, Juan eut soudain envie de partir pour mieux &#233;chapper &#224; ce malaise aux accents si nouveaux pour lui. Il n'avait jamais faibli, ni recul&#233; devant les t&#226;ches que lui confiait le P&#232;re sup&#233;rieur duquel il avait su gagner non seulement la confiance, mais aussi l'affection. L'un des porteurs vint le pr&#233;venir que l'heure approchait pour la c&#233;r&#233;monie, et qu'il ne fallait plus tarder. Juan ne pouvait plus reculer d&#233;sormais. Il devait poursuivre son office quoiqu'il p&#251;t arriver par la suite. Il enfila sa chasuble, baisa l'&#233;tole avant de la d&#233;poser soigneusement sur ses &#233;paules, prit son missel et regagna la nef.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux femmes avaient termin&#233; de nettoyer et d'habiller la statue qui resplendissait maintenant dans toute sa beaut&#233;. Une nouvelle bouff&#233;e d'&#233;motions s'empara du jeune pr&#234;tre dont les doigts se crisp&#232;rent sur le missel. La jeune fille et sa m&#232;re, visiblement satisfaites, rest&#232;rent quelques minutes &#224; admirer le fruit de leur travail. Cela faisait vingt-trois ans que Anna Melendez habillait la Vierge chaque ann&#233;e, mais il lui semblait qu'elle n'avait jamais &#233;t&#233; aussi belle qu'en ce jour. Une fois encore, les villageois et les p&#232;lerins loueraient les soins qu'elle y avait mis avec l'aide de sa fille. Celle-ci inaugurait, en ce dimanche de f&#234;te, sa premi&#232;re c&#233;r&#233;monie d'habillage. Inocencia avait en effet eu vingt ans cette ann&#233;e, et &#224; ce titre elle pouvait d&#233;sormais se joindre &#224; sa m&#232;re pour cette c&#233;r&#233;monie que seules les a&#238;n&#233;es de la famille pouvaient accomplir. Et fort heureusement depuis deux si&#232;cles, les filles &#233;taient n&#233;es en abondance, permettant ainsi la perp&#233;tuation de la tradition qui ne serait interrompue que le jour o&#249; la premi&#232;re n&#233;e de la famille donnerait naissance &#224; un gar&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors qu'Inocencia et sa m&#232;re disparaissaient dans la sacristie, les quatre porteurs prirent position &#224; l'extr&#233;mit&#233; de chaque brancard. Le premier coup annon&#231;ant midi &#224; l'horloge du clocher r&#233;sonna dans l'&#233;glise sombre et silencieuse, et les quatre hommes les plus forts du village, r&#233;primant une grimace, hiss&#232;rent la statue et son socle d'argent. Juan la regarda s'&#233;lever, mais alors qu'il aurait du &#234;tre r&#233;confort&#233; par l'ascension &#224; laquelle il assistait, il se sentit &#233;trangement menac&#233;. Il ne retrouvait pas, dans cette repr&#233;sentation &#233;blouissante de la Vierge, les preuves de son amour pour lui. Honteux et confus, il baissa les yeux et se retourna pour s'appr&#234;ter &#224; sortir de l'&#233;glise. Au dixi&#232;me coup, comme convenu, il apparut sur le seuil de l'&#233;glise et il fut si aveugl&#233; et surpris par la puissance du soleil, alors que l'obscurit&#233; r&#233;gnait dans l'&#233;difice, qu'il ne distingua pas tout d'abord la foule des p&#232;lerins qui s'agenouilla dans un seul et m&#234;me mouvement. Au onzi&#232;me coup, il avan&#231;a avec h&#233;sitation et, alors que r&#233;sonnait l'ultime coup d'horloge, la Vierge apparut enfin, aur&#233;ol&#233;e d'or et de gloire sous les rayons d'Inti, le dieu Soleil. La foule poussa un murmure d'admiration et de soulagement. La Vierge &#233;tait encore l&#224;, resplendissante et bienfaisante, implorant la gr&#226;ce du Seigneur pour ces pauvres &#234;tres r&#233;unis autour d'elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toujours aveugl&#233; par le soleil, Juan entama un &#171; Je vous salue, Marie, pleine de gr&#226;ce &#187; qui fut repris par l'ensemble des fid&#232;les. La pri&#232;re termin&#233;e, Juan lan&#231;a une b&#233;n&#233;diction &#224; sa gauche et &#224; sa droite avant de donner le signal du d&#233;part de la procession. De la m&#234;me fa&#231;on qu'elle s'&#233;tait agenouill&#233;e, la foule se releva en un seul mouvement tandis qu'un orchestre d'instruments &#224; vent ouvrait la marche, suivi du Padre, de la Vierge, dont les adorateurs cherchaient &#224; toucher les v&#234;tements avant de s'insinuer dans le long cort&#232;ge qui commen&#231;ait &#224; se former. Les &#233;tendards color&#233;s, portant les noms des diff&#233;rentes communaut&#233;s et provinces voisines, s'&#233;lev&#232;rent dans le ciel, leurs galons dor&#233;s flottant sous une brise l&#233;g&#232;re. Coiff&#233;es de leur chapeau en feutre, serrant leurs plus jeunes enfants contre elles ou les portant sur le dos gr&#226;ce &#224; un ch&#226;le ing&#233;nieusement nou&#233; sur le devant, leurs longues nattes de cheveux noirs, reli&#233;es entre elles &#224; leurs extr&#233;mit&#233;s, par un morceau d'&#233;toffe ou quelques brins de laine teint&#233;e, les femmes cheminaient ensemble derri&#232;re la Sainte Vierge dont elles ne quittaient pas des yeux la silhouette famili&#232;re et rassurante. Les hommes, tout aussi recueillis et impressionn&#233;s que leurs &#233;pouses par la solennit&#233; de l'&#233;v&#233;nement, fermaient la marche, chapeau &#224; la main et murmurant des pri&#232;res de protection pour les r&#233;coltes et les troupeaux de lamas. Les enfants, quant &#224; eux, passaient indiff&#233;remment de la t&#234;te &#224; la queue du cort&#232;ge, sautillant aux accents de la musique, observant, mi-apeur&#233;s mi-intrigu&#233;s, la statue de celle &#224; qui l'on rendait tant d'honneurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir fait le tour de l'&#233;glise, qu'un vaste mur d'enceinte s&#233;parait du reste du village, la procession s'engagea dans la rue principale qu'elle parcourut avec lenteur. Au d&#233;tour d'un croisement, Juan aper&#231;ut Inocencia et sa m&#232;re qui regardaient passer le cort&#232;ge de loin. Le jeune pr&#234;tre se demanda quelles raisons pouvaient bien les tenir ainsi &#233;loign&#233;es de la procession, alors que leur place, en tant que descendantes de la miracul&#233;e, aurait du &#234;tre imm&#233;diatement apr&#232;s la Vierge. Son esprit tout entier tendu vers l'accomplissement de sa mission, qu'il &#233;tait pourtant pr&#234;t &#224; abandonner quelques minutes auparavant, Juan avait choisi de se r&#233;fugier dans la pri&#232;re pour chasser ce terrible malaise qui lui avait m&#234;me fait craindre, pendant un court instant, la pr&#233;sence de la Vierge au-dessus de lui. Mais la vision fugitive d'Inocencia, appuy&#233;e contre le mur d'une maison, le replongea dans les plus affreux supplices. Oppress&#233; par la foule qui l'entourait, Juan ouvrit son missel esp&#233;rant y trouver un refuge de solitude et de s&#233;r&#233;nit&#233;. Une image sainte, reproduction d'un tableau de Rapha&#235;l, et dont Juan se servait comme marque page, glissa de son missel sans qu'il le remarqu&#226;t. L'image tomba sur le chemin poussi&#233;reux avant d'&#234;tre foul&#233;e par des dizaines de pieds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme pr&#233;vu, le cort&#232;ge se mit &#224; gravir la colline avant de s'arr&#234;ter, &#224; son sommet, pr&#232;s de la Pierre de l'Inca. Les musiciens cess&#232;rent de jouer. Juan suivit des yeux la statue que les porteurs all&#232;rent d&#233;poser au pied de l'&#233;norme rocher, puis il s'avan&#231;a vers la foule qui s'&#233;parpillait tout autour, sur les flancs caillouteux de la colline. Les &#233;tendards claquaient dans le vent qui soufflait ici bien plus fort et dont Juan appr&#233;cia la vivifiante fra&#238;cheur. Il ferma les yeux et offrit son visage au vent, esp&#233;rant qu'il emm&#232;nerait avec lui l'image de plus en plus obs&#233;dante d'Inocencia.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il rouvrit enfin les yeux et d&#233;couvrit les lieux o&#249; il se trouvait. La vall&#233;e s'&#233;tendait &#224; ses pieds, immense et verdoyante, travers&#233;e, dans toute sa longueur, de nombreux ruisseaux d'o&#249; partaient de minces canaux d'irrigation se ramifiant vers de petites parcelles de cultures, prot&#233;g&#233;es des lamas et des nandous&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nandou : oiseau d'Am&#233;rique du Sud incapable de voler ; &#171; cousin &#187; de l'autruche.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; par des murets de pierres. Perch&#233;e entre deux cordill&#232;res inhospitali&#232;res, la vall&#233;e faisait partie d'un ensemble de hauts plateaux sur lesquels la vie avait r&#233;ussi, malgr&#233; le froid et le vent, &#224; &#233;merger, &#224; se d&#233;velopper et &#224; se maintenir. Longtemps, Intitapu n'avait &#233;t&#233; qu'un simple hameau aymara&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Aymara : indiens vivant sur les hauts plateaux des Andes entre Chili, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; constitu&#233; de quelques maisonnettes en adobes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Adobes : ensemble de mat&#233;riaux de construction fait de paille et de boue s&#233;ch&#233;e.&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et aux toits de chaume. Mais depuis la fameuse apparition, et la construction de l'&#233;glise qui s'en &#233;tait suivie, le hameau &#233;tait devenu un village avec sa place pour les march&#233;s et les jours de f&#234;te, avec ses rues pav&#233;es qui &#233;pousaient maladroitement le relief, et ses maisons qui s'&#233;taient multipli&#233;es. L'endroit devint ainsi un important centre d'&#233;changes commerciaux sur la route qui menait des abords sauvages du Pacifique jusqu'au c&#339;ur de l'Empire espagnol du Haut P&#233;rou. Mais les guerres d'ind&#233;pendance et les conflits frontaliers que s'&#233;taient livr&#233;es les jeunes nations sud-am&#233;ricaines, au cours du XIXe si&#232;cle, avaient fortement port&#233; atteinte &#224; la prosp&#233;rit&#233; d'Intitapu. Les dictatures successives, quant &#224; elles, avaient fini par porter un coup fatal &#224; l'identit&#233; indienne qui s'exprimait encore sur ces hauts plateaux. Le village ne conservait donc plus de cette splendeur pass&#233;e que son &#233;glise et l'histoire de sa miraculeuse fondation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juan quitta le village des yeux pour les porter &#224; l'est, l&#224; o&#249; se dressaient les flancs parfaitement coniques, et &#233;ternellement enneig&#233;s, du volcan Intitapu qui avait donn&#233; son nom au village et &#224; la vall&#233;e. Il &#233;tait l&#224;, hi&#233;ratique et majestueux, offrant &#224; des kilom&#232;tres &#224; la ronde sa pr&#233;sence &#224; la fois protectrice et mena&#231;ante. Tout le monde avait oubli&#233; la date de sa derni&#232;re &#233;ruption, mais les nombreux rochers volcaniques, qu'il avait un jour crach&#233; &#224; la face des hommes, et qui s'&#233;parpillaient tout autour de lui, pouvaient encore t&#233;moigner de la violence dont il savait &#234;tre capable. La blancheur du c&#244;ne volcanique contrastait fortement avec le chapelet de collines caillouteuses, &#224; la couleur de cendre, qui enfermaient la vall&#233;e d'une forteresse naturelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juan fut tout entier envahi par la beaut&#233; de ces lieux dont il n'avait jamais soup&#231;onn&#233; l'existence. De son pays, il ne connaissait que Santiago, et depuis peu la ville d'Arique qui se situait presque au sommet de cette &#233;pine dorsale que semblait &#234;tre, vu sur une carte, le Chili. Il &#233;carta les bras comme pour mieux enserrer le paysage. Les fid&#232;les prirent ce geste pour un signal de gr&#226;ce, et s'agenouill&#232;rent une nouvelle fois. Le jeune pr&#234;tre regarda tous ces visages aux traits marqu&#233;s par le froid et le soleil, ces yeux noirs fix&#233;s sur lui, ces hommes et ces femmes qui constituaient, &#224; eux seuls, tout ce que cette r&#233;gion des Andes avait de plus humain et de plus chaleureux. Lui, l'enfant de la ville, le petit-fils d'un vieux g&#233;n&#233;ral respect&#233;, l'enfant sans p&#232;re ni m&#232;re, n'avait rien de commun avec eux, sauf peut-&#234;tre l'amour de Dieu. Entre eux, ils parlaient une langue qui lui &#233;tait &#233;trang&#232;re, ils vivaient sur une terre qui lui semblait si hostile, ils pratiquaient encore des rites dont jamais il ne percerait le plus infime myst&#232;re. Il avait, sous ses yeux, l'un des premiers peuples d'Am&#233;rique, et il se sentait affreusement &#233;tranger malgr&#233; leur accueil si chaleureux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans prononcer un seul mot, Juan adressa sa b&#233;n&#233;diction aux fid&#232;les qui se sign&#232;rent avant de se relever. Puis du groupe que constituaient les autorit&#233;s de la communaut&#233;, sortit un homme &#226;g&#233;, fr&#234;le et courb&#233;. Coiff&#233; d'un chullo&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Chullo : bonnet de laine tiss&#233;.&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, il avait rev&#234;tu, sur ses v&#234;tements occidentaux, un large poncho aux bandes color&#233;es. C'&#233;tait le yatiri&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Yatiri : mot quechua d&#233;signant le sorcier.&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, celui qui proc&#233;dait aux divinations, celui qui parlait aux achachilas&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Achachilas : esprits de la montagne.&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, les esprits de la montagne, le sage qui avait la confiance de la Pachamama. Le vieux sorcier n'adressa aucun regard au Padre qui s'&#233;carta pour lui c&#233;der la place. Le yatiri s'agenouilla, sortit de sous son poncho une large &#233;toffe qu'il d&#233;posa &#224; terre avant de l'ouvrir d&#233;licatement. A l'int&#233;rieur, Juan distingua divers objets qui le surprirent. Il y avait des plumes, des figurines repr&#233;sentant des animaux, des bouts de laine, des feuilles de coca&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Coca : plante d'Am&#233;rique du Sud dont les Indiens m&#226;chent les feuilles, et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et tout un ensemble de confiseries. Le sorcier remit rapidement de l'ordre dans tout cet assemblage h&#233;t&#233;roclite avant de se lancer dans une s&#233;rie d'incantations. Juan ne comprenait rien &#224; la langue qu'il employait, mais quelques mots, comme ceux de Pachamama, achachilas ou encore Inti, semblaient revenir r&#233;guli&#232;rement dans sa bouche. Tout comme le jeune Padre s'adressait lui-m&#234;me &#224; Dieu, le vieux sorcier invoquait les divinit&#233;s de son peuple. Le yatiri se leva enfin, et de la poche de son pantalon us&#233;, il sortit une petite bouteille en plastique qui contenait de la chicha&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Chicha : boisson alcoolis&#233;e faite &#224; partir de farine d'orge ou de ma&#239;s.&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il reprit ses incantations en versant, tout d'abord, quelques gouttes du liquide sur le sol, puis sur l'ensemble des objets auxquels il mit ensuite le feu avec un petit briquet. Il pronon&#231;a d'autres formules magiques tout le temps que dur&#226;t cet autodaf&#233;, puis d'une poign&#233;e de terre, il &#233;teignit les derni&#232;res flammes. Il referma le drap, d&#233;sormais noirci, pour le d&#233;poser dans un trou pr&#233;alablement creus&#233; au pied de la Pierre de l'Inca. Puis le yatiri regagna le groupe d'o&#249; il &#233;tait sorti. Il avait demand&#233; la protection de la Pachamama et des divinit&#233;s tut&#233;laires pour l'ensemble de la communaut&#233;, avait sollicit&#233; des r&#233;coltes g&#233;n&#233;reuses et des troupeaux en bonne sant&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait la premi&#232;re fois que Juan assistait &#224; un tel rituel, et il l'avait observ&#233; avec respect et int&#233;r&#234;t. Les Indiens montraient une telle ferveur lors des offices religieux que les autorit&#233;s eccl&#233;siastiques ne se formalisaient plus depuis longtemps de ces r&#233;surgences r&#233;guli&#232;res de leurs anciens rites pa&#239;ens. Les Indiens n'avaient plus de temples o&#249; pratiquer leur religion et c&#233;l&#233;brer leurs dieux, mais ils avaient fait de la nature qui les entourait le plus beau et le plus indestructible des lieux de culte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les porteurs hiss&#232;rent &#224; nouveau la statue sur leurs &#233;paules, et la procession redescendit la colline en direction de l'&#233;glise o&#249; une messe importante devait &#234;tre c&#233;l&#233;br&#233;e.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Intitapu : village fictif au nom compos&#233; du mot quechua &#171; inti &#187; (soleil) et du mot aymara &#171; tapu &#187; (chemin) ; litt. : chemin du soleil.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Arique : ville fictive du nord du Chili, contraction du nom des villes de Arica et Iquique.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cerro : colline ou montagne de la cordill&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pachamama : la Terre-M&#232;re, divinit&#233; majeure des Indiens d'Am&#233;rique du Sud.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Potosi : ville de l'actuelle Bolivie, situ&#233;e aux pieds du Cerro Rico (La Montagne Riche), dont les r&#233;serves d'argent ont fait la fortune de l'Espagne.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nandou : oiseau d'Am&#233;rique du Sud incapable de voler ; &#171; cousin &#187; de l'autruche.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Aymara : indiens vivant sur les hauts plateaux des Andes entre Chili, Bolivie et P&#233;rou.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Adobes : ensemble de mat&#233;riaux de construction fait de paille et de boue s&#233;ch&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Chullo : bonnet de laine tiss&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Yatiri : mot quechua d&#233;signant le sorcier.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Achachilas : esprits de la montagne.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Coca : plante d'Am&#233;rique du Sud dont les Indiens m&#226;chent les feuilles, et qui sert &#233;galement aux offrandes.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Chicha : boisson alcoolis&#233;e faite &#224; partir de farine d'orge ou de ma&#239;s.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le Dernier Homme Sur la Terre</title>
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		<dc:date>2005-01-25T10:37:26Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jos&#233; Dufosse</dc:creator>



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&lt;p&gt;Juan Segundo Rojas d&#233;posa ses deux bagages sur le plancher aux lattes disjointes et recouvertes d'une peinture blanche qui s'&#233;caillait par endroits. Il jeta un regard d&#233;sabus&#233; sur l'unique pi&#232;ce qui constituerait, une fois encore, et pour tout un mois, son logis. Ce n'&#233;tait qu'une simple cabane, de forme pyramidale, n'ayant pour toute ouverture qu'une porte en bois, qui fermait mal, et une fen&#234;tre, qui trouait l'un des c&#244;t&#233;s du toit de t&#244;le, et qui, elle, ne s'ouvrait pas du tout. &lt;br class='autobr' /&gt;
Une (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://francochilenos.com/spip.php?rubrique20" rel="directory"&gt;Jos&#233; Dufosse&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Juan Segundo Rojas d&#233;posa ses deux bagages sur le plancher aux lattes disjointes et recouvertes d'une peinture blanche qui s'&#233;caillait par endroits. Il jeta un regard d&#233;sabus&#233; sur l'unique pi&#232;ce qui constituerait, une fois encore, et pour tout un mois, son logis. Ce n'&#233;tait qu'une simple cabane, de forme pyramidale, n'ayant pour toute ouverture qu'une porte en bois, qui fermait mal, et une fen&#234;tre, qui trouait l'un des c&#244;t&#233;s du toit de t&#244;le, et qui, elle, ne s'ouvrait pas du tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une petite table en copeaux press&#233;s, recouverte d'une toile cir&#233;e, sur laquelle on ne faisait plus que deviner des motifs floraux aux contours dilu&#233;s et aux couleurs &#233;vanouies ; un simple tabouret en bois, rang&#233; sous la table quand il ne servait pas ; un lit de camp sur lequel se tordait, comme une limace g&#233;ante prise de convulsions, un matelas pisseux et us&#233; ; suspendu au mur du fond, et s'y accrochant aussi fermement qu'un tabernacle sur l'autel d'une &#233;glise abandonn&#233;e, un placard &#224; deux portes, peint et repeint avec un acharnement d&#233;sesp&#233;r&#233;, d'un bleu ciel d&#233;sesp&#233;rant... c'&#233;tait l&#224; le triste inventaire que Juan Segundo faisait chaque fois qu'il reprenait son service de garde, et qu'il p&#233;n&#233;trait dans cette affreuse cahute que mettait &#224; sa disposition la Compagnie qui exploitait autrefois Caleta El Cobre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois ans d&#233;j&#224; que la mine ne fonctionnait plus ! Avant qu'un consortium am&#233;ricano-chilien ne d&#233;cid&#226;t sa fermeture, par suite de la chute des cours mondiaux du cuivre, Caleta El Cobre fourmillait d'une arm&#233;e humaine, rassembl&#233;e ici pour exploiter le fabuleux filon. Caleta El Cobre &#233;tait cependant rest&#233;e un point sur les cartes, point d'o&#249; partaient deux pistes : celle du nord rejoignait la Panamericana ; l'autre, qui longeait la c&#244;te, menait jusqu'&#224; Paposo, un petit village de p&#234;cheurs situ&#233; &#224; une cinquantaine de kilom&#232;tres plus au sud. Juan Segundo aurait &#233;t&#233; bien incapable de dire comment le filon avait &#233;t&#233; d&#233;couvert, mais il aurait pu raconter ce qu'avait &#233;t&#233; la vie ici, si toutefois il y avait eu quelqu'un pour l'&#233;couter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les tonnes de cailloux et de terre, d&#233;gag&#233;es pour &#233;tablir le dernier tron&#231;on de la piste du nord, avaient servi de remblais pour l'&#233;dification de deux plate-formes gigantesques, dress&#233;es face &#224; l'Oc&#233;an Pacifique. Les eaux avaient &#233;t&#233; forc&#233;es de c&#233;der du terrain, vaincues par la puissance m&#233;canique des machines. Depuis, &#233;cumante de rage, elle lan&#231;ait ses vagues sur les brisants qu'on lui avait oppos&#233;s dans un ultime et dernier affront.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re plate-forme, adoss&#233;e aux contreforts de la cordill&#232;re c&#244;ti&#232;re, desservait les deux pistes, dominant la seconde, plus large, &#224; laquelle on acc&#233;dait par une pente douce, apr&#232;s avoir franchi la cabane du poste de garde. Des baraquements avaient &#233;t&#233; dress&#233;s afin d'accueillir ouvriers, contrema&#238;tres et ing&#233;nieurs venus des principales villes du nord du Chili, et attir&#233;s, sur cette terre isol&#233;e, par les mirages d'un meilleur salaire. Certains avaient laiss&#233; derri&#232;re eux femmes et enfants, maison et affection ; d'autres n'avaient rien quitt&#233;, parce qu'ils n'avaient rien et qu'ils attendaient tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juan Segundo avait &#233;t&#233; l'un des premiers &#224; &#234;tre embauch&#233; &#224; Caleta El Cobre. En raison de sa petite taille et de son &#226;ge avanc&#233;, le recruteur l'avait jug&#233; peu fait pour conduire une machine puissante ou pour occuper un poste sur le site d'exploitation du minerai. Aussi lui avait-il confi&#233; le poste de garde, en alternance avec un autre employ&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand la mine avait ferm&#233;, au bout de deux ann&#233;es, et que les ouvriers eurent &#233;t&#233; renvoy&#233;s chez eux, seuls Juan Segundo et son coll&#232;gue Guido avaient gard&#233; leur emploi. M&#234;me ferm&#233;e, la mine, les baraquements, le mat&#233;riel restaient l'enti&#232;re propri&#233;t&#233; de la Compagnie qui, pour &#233;viter les vols et le vandalisme, avait d&#233;cid&#233; d'y maintenir une surveillance constante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais aujourd'hui, un mois sur deux, les deux hommes ne r&#233;gnaient plus que sur des baraques vides, des machines rouill&#233;es, et sur trois chiens qui, eux, vivaient ici &#224; demeure, gratifiant indiff&#233;remment les gardiens de leur affection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juan poussa un profond soupir, et commen&#231;a &#224; d&#233;baller ses affaires. Bien que la Compagnie veill&#226;t &#224; ce que ses deux Cerb&#232;res ne manquassent de rien, Am&#233;lia, comme &#224; son habitude, avait rempli tout un sac en toile de conserves de l&#233;gumes, de bo&#238;tes de sardines, de poisson fum&#233;, de pain, de beurre, de tabac et de quelques cannettes de bi&#232;re Cristal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le tr&#233;sor d'Am&#233;lia, comme il aimait &#224; appeler le contenu de son sac, et qui doublait presque les provisions fournies par la Compagnie, lui arrachait chaque fois le m&#234;me sourire de tendresse et de reconnaissance. Du fond de son autre sac, qui contenait ses draps, son linge et son modeste n&#233;cessaire de toilette, il tira, envelopp&#233;e de papier journal, une photo encadr&#233;e, prise le jour de leur mariage. Il la regarda avec nostalgie. Trente ann&#233;es d'une existence difficile et ingrate avaient m&#233;tamorphos&#233; ce jeune couple en noir et blanc, mais aux yeux remplis des couleurs de l'amour et de l'esp&#233;rance, en un vieux m&#233;nage flou&#233; par la vie, mais toujours suspendu aux ailes du bonheur conjugal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La contemplation de sa photo de mariage faisait toujours rena&#238;tre en lui les m&#234;mes souvenirs, &#224; chaque fois de plus en plus lointains. Avant sa rencontre avec Am&#233;lia, il n'avait pas manqu&#233; de succ&#232;s aupr&#232;s des femmes de Santiago. Elles aimaient passer leurs longs doigts aux ongles peints, et charg&#233;s de bagues, dans son abondante toison noire ; coll&#233;es contre lui, entra&#238;n&#233;es dans un tango diabolique par les envo&#251;tements m&#233;lancoliques du bandon&#233;on, elles cherchaient, dans ses yeux de charbon, les vestiges d'une vertu perdue depuis longtemps. Apr&#232;s plusieurs ann&#233;es de galanterie et de conqu&#234;tes faciles, dont tous les s&#233;ducteurs finissent un jour par se lasser, Am&#233;lia &#233;tait arriv&#233;e, offrant &#224; Juan les qualit&#233;s d'un amour sinc&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;e sur Chilo&#233;, envoy&#233;e &#224; Santiago pour assister une tante &#224; mieux vivre ses derniers jours, Am&#233;lia avait gard&#233; la farouche ind&#233;pendance des habitants de son &#238;le, et l'&#233;nergie inalt&#233;rable d'une fille de paysans. Juan Segundo &#233;tait le voisin de la vieille tante en question, et leur rencontre avait eu lieu dans la cour aux pav&#233;s humides de l'immeuble qu'il habitait dans le quartier Providencia.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Am&#233;lia avait toujours &#233;t&#233; une femme solide, et la modeste robe de mari&#233;e laissait d&#233;j&#224; deviner les formes rondes et pleines qui finiraient par effacer, plus tard, les lignes douces de la gorge, et absorber la d&#233;licieuse fermet&#233; de la poitrine. Juan &#233;tait, pour sa part, entr&#233; dans la vieillesse avec la r&#233;signation d'un homme aux poches pleines de d&#233;sillusions. Il avait laiss&#233; beaucoup de ses beaux cheveux noirs au fond des casques de chantier, et trop de larmes avaient coul&#233; de ses yeux, emportant avec elles les reflets noy&#233;s des belles danseuses d'autrefois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il posa la photo sur la table apr&#232;s en avoir essuy&#233; le verre du revers de sa manche. D'un sachet plastique, il sortit un exemplaire de l'une des premi&#232;res &#233;ditions du Canto General, qu'il gardait toujours avec lui, et qu'il lisait et relisait, bien qu'il en conn&#251;t maintenant chaque po&#232;me par c&#339;ur. Pendant ce mois de compl&#232;te solitude, il aurait pu se passer de bi&#232;re, de tabac, voire m&#234;me de nourriture, mais jamais de sa photo et de son livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses provisions rang&#233;es, son lit fait, il quitta la cabane, mit le cadenas sur la porte, et fit sa premi&#232;re ronde, accompagn&#233; des trois chiens. Quelques heures plus t&#244;t, au moment de la rel&#232;ve, son coll&#232;gue Guido lui avait fait un rapport oral et rapide des &#233;v&#232;nements intervenus au cours du mois pr&#233;c&#233;dent. Certaines personnes, contraintes de vivre &#224; l'&#233;cart du monde, cherchent in&#233;vitablement &#224; se cr&#233;er des faits, des incidents qui viennent rompre leur terrible solitude. L'&#233;v&#233;nement le plus insignifiant, la circonstance la plus inhabituelle prennent, &#224; leurs yeux, des dimensions gigantesques, amplifi&#233;es de surcro&#238;t par les exag&#233;rations de la parole, quand, enfin d&#233;livr&#233;es de leur silence forc&#233;, elles peuvent en faire le r&#233;cit. Guido &#233;tait un brave gar&#231;on, mais il avait le d&#233;faut de faire partie de cette cat&#233;gorie d'individus. Aussi Juan, familier du bonhomme, avait-il &#233;cout&#233; son compte-rendu d'une oreille faussement attentive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avait devant lui un peu plus d'une heure avant que la nuit ne tomb&#226;t ; c'&#233;tait le temps n&#233;cessaire pour faire le tour des installations et, ensuite, pr&#233;parer tranquillement son repas. Les chiens le pr&#233;c&#233;daient, l'attendaient, le suivaient, langues pendantes, fouettant l'air de leurs queues. Les animaux n'avaient pas de nom, et r&#233;pondaient tous les trois ensemble aux sifflements ou aux appels de Juan. Ce dernier admirait l'amiti&#233; qui liait ces trois comp&#232;res ; il ne les avait jamais vus se battre, ni pour la nourriture, ni &#224; cause d'une caresse dispens&#233;e &#224; l'un plus qu'aux autres. Ce trio ne comprenant aucune femelle, leur abstinence sexuelle constituait pour Juan un sujet constant d'&#233;tonnement et de myst&#232;re. Si toutefois il leur arrivait d'avoir des rapports entre eux, il se disait qu'ils devaient les pratiquer en cachette !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juan se dirigea tout d'abord vers les baraquements qui s'alignaient parall&#232;lement les uns aux autres ; opposant leurs flancs au vent violent, qui parfois faisait trembler portes et fen&#234;tres. Deux baraques abritaient les dortoirs, constitu&#233;s de vingt petites pi&#232;ces comprenant chacune deux s&#233;ries de trois couchettes superpos&#233;es. Il ne subsistait des lits que les sommiers &#224; ressorts, abandonn&#233;s l&#224; comme des carcasses rong&#233;es. Juan fit le tour des deux dortoirs, jetant un regard m&#233;ticuleux dans chaque pi&#232;ce, au travers des vitres empoussi&#233;r&#233;es. Il p&#233;n&#233;tra ensuite dans l'ancien r&#233;fectoire, o&#249; plus de deux cents hommes prenaient leur repas lorsque l'activit&#233; de Caleta El Cobre battait son plein. Le r&#233;fectoire &#233;tait l'endroit dans lequel Juan s'attardait un peu plus ; il s'appuyait contre le chambranle de la porte, allumait une cigarette, et laissait courir ses yeux sur les longues tables autour desquelles des hommes fatigu&#233;s ou joyeux s'&#233;taient rassembl&#233; pour parler des femmes, du travail, et parfois aussi de politique. La pi&#232;ce op&#233;rait sur Juan comme un charme : il croyait r&#233;entendre les rires, les cris, les b&#226;illements, m&#234;l&#233;s aux cliquetis des fourchettes et des couteaux, et aux bruyantes aspirations des cuill&#232;res pleines de soupe. De la pointe de leur canif, certains avaient grav&#233; dans le bois des tables une date, un pr&#233;nom ou deux initiales, entour&#233;es d'un c&#339;ur perc&#233; d'une fl&#232;che, message d'amour myst&#233;rieux et d'expression universelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les hommes &#233;taient partis ; leurs ombres, autrefois projet&#233;es contre les murs par les ampoules &#233;lectriques, s'&#233;taient peu &#224; peu &#233;vanouies dans les brumes marines. Juan &#233;crasa sa cigarette en sortant, referma la porte avec l'&#233;norme cadenas, et porta ses pas vers les camions et les bennes, dress&#233;s sur leurs pneus cyclop&#233;ens, et rassembl&#233;s comme un troupeau de vieilles b&#234;tes pr&#234;tes pour l'abattoir. Ces g&#233;ants de ferraille avaient cess&#233; de faire trembler la terre par leurs formidables rugissements, terrass&#233;s pour l'heure par la rouille qui les gangrenait un peu plus chaque jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il termina sa ronde par les petites baraques qui occupaient l'extr&#233;mit&#233; sud de la plate-forme, et qui avaient abrit&#233; les bureaux des contrema&#238;tres et des ing&#233;nieurs. Les registres, les cartes, les armoires en fer remplies de papiers et de dossiers avaient &#233;t&#233; emmen&#233;s, pour servir d'archives &#224; l'histoire de la mine, le jour o&#249; lui et tous ceux qui y avaient travaill&#233; auront disparu, et qu'il ne subsistera plus que des mots de papier pour raconter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juan regagna enfin sa cabane au moment o&#249; le soleil commen&#231;ait &#224; tremper dans l'oc&#233;an. De son poste d'observation, d'o&#249; il dominait toute la baie, il scruta l'horizon, &#224; la recherche des premiers signes de la Camanchaca. Ce ph&#233;nom&#232;ne naturel, tr&#232;s particulier &#224; cette r&#233;gion du Chili, se produisait presque tous les soirs. D&#232;s le coucher du soleil, d'&#233;paisses brumes s'&#233;levaient de l'oc&#233;an formant comme un gigantesque couvercle. Cette masse nuageuse avan&#231;ait inexorablement, pouss&#233;e vers la c&#244;te par un l&#233;ger vent d'ouest, enveloppant les vagues, les rochers, les oiseaux et les hommes. Seule la cordill&#232;re c&#244;ti&#232;re lui opposait une r&#233;sistance farouche, lui interdisant l'acc&#232;s aux terres int&#233;rieures. Sous ses aspects mena&#231;ants, la Camanchaca laissait, en s'&#233;vaporant le matin, un tr&#233;sor d'humidit&#233; dont b&#233;n&#233;ficiaient les plantes et les hommes de la r&#233;gion. Si la cordill&#232;re c&#244;ti&#232;re constituait un rempart naturel contre la Camanchaca, elle privait aussi l'int&#233;rieur du pays de cette ressource de pluie. Le d&#233;sert d'Atacama demeurait d&#233;sesp&#233;r&#233;ment min&#233;ral, coinc&#233;e pour l'&#233;ternit&#233; entre elle et la majestueuse cha&#238;ne des Andes qui, &#224; l'est, formait le deuxi&#232;me rempart aux invasions nuageuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce soir-l&#224;, Juan ne distingua rien au-dessus de l'oc&#233;an : la Camanchaca ne serait pas au rendez-vous cette fois-ci ! Le ciel resterait d&#233;gag&#233;, r&#233;v&#233;lant la Voie Lact&#233;e et son &#233;charpe &#233;toil&#233;e ; la nuit s'annon&#231;ait douce et sereine. Les derniers cormorans s'empressaient de rejoindre leur abri nocturne, rasant les eaux d'un vol rapide et d&#233;cid&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Afin d'&#233;conomiser les r&#233;serves de gaz qui servaient &#224; l'&#233;clairer et &#224; cuire ses repas, Juan profitait toujours de la derni&#232;re demi-heure de lumi&#232;re naturelle pour pr&#233;parer son d&#238;ner. A quelques centaines de kilom&#232;tres au sud du tropique du Capricorne, et au mois d'ao&#251;t, la nuit venait vite, et s'installait pour onze ou douze heures. Juan n'avait jamais appr&#233;ci&#233; les repas en solitaire ; il estimait que les plaisirs de la table se vivaient &#224; plusieurs. Pris seul, un repas n'&#233;tait plus qu'une formalit&#233;, r&#233;clam&#233;e par les organes vitaux qui ne manquaient jamais de se faire entendre. Am&#233;lia savait que son homme pouvait oublier de se nourrir, aussi remplissait-elle son sac de victuailles en lui faisant promettre d'y faire honneur, et de ne pas trop favoriser la part des trois chiens, compagnons muets et insatiables de ses repas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir d&#238;n&#233;, il alla s'asseoir sur un rocher, alluma une cigarette et se laissa envelopper par la nuit. La Voie Lact&#233;e &#233;tait l&#224;, fid&#232;le, majestueuse et indiff&#233;rente &#224; la solitude de Juan Segundo. C'&#233;tait pour lui, le seul, l'unique et absolu spectacle. Quand sa nuque lui faisait trop mal &#224; force d'avoir la t&#234;te lev&#233;e, il s'allongeait de tout son long pour l'admirer encore plus longtemps. La terrible Camanchaca le privait souvent de ce plaisir, aussi s'y adonnait-il avec d&#233;lectation les nuits o&#249; elle ne venait pas. Il les appelait ses ma&#238;tresses ; et Am&#233;lia ne manquait jamais de sursauter quand il pronon&#231;ait ce mot. Pour la rassurer, il lui expliquait que la Camanchaca &#233;tait la ma&#238;tresse jalouse, acari&#226;tre, possessive au point de le dissimuler aux regards du reste des hommes ; la Voie Lact&#233;e, elle, &#233;tait la ma&#238;tresse souveraine, distante, inaccessible, plus soucieuse de se faire aimer que d'aimer. Piqu&#233;e dans son amour-propre, Am&#233;lia haussait les &#233;paules, lui conseillant de cesser de lire les po&#233;sies du se&#241;or Neruda qui lui montait &#224; la t&#234;te ! Juan n'avait jamais tromp&#233; Am&#233;lia, mais il ne pouvait s'emp&#234;cher de commettre avec les &#233;toiles la plus sublime des infid&#233;lit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se r&#233;solut enfin &#224; se relever avant qu'il ne s'endormit compl&#232;tement sur le sable, berc&#233; par le chant hypnotique des vagues envoy&#233;es en sacrifice contre les rochers et les brisants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il alla chercher sa torche &#233;lectrique et se rendit &#224; la citerne d'eau douce pour remplir un jerricane. Avant de fermer la porte de la cabane, il souhaita la bonne nuit aux trois chiens, alluma une bougie qu'il posa sur le tabouret, &#244;ta ses baskets, et se coucha tout habill&#233;. Il lut quelques po&#232;mes, puis se sentant gagn&#233; par le sommeil, il souffla la bougie, et ne tarda pas &#224; s'endormir, veill&#233; par les &#233;toiles qui lui faisaient de l'&#339;il &#224; travers la lucarne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux semaines s'&#233;taient &#233;coul&#233;es depuis qu'il avait repris son poste de garde. Le matin du deuxi&#232;me dimanche, Juan se r&#233;veilla avec un mauvais pressentiment qu'il mit sur le compte d'un sommeil qu'il avait eu agit&#233;. Il se leva rapidement, et sortit aussit&#244;t. Les brumes ne s'&#233;taient pas encore &#233;vapor&#233;es, recouvrant toute la baie de la m&#234;me couleur grise. Contrairement &#224; leur habitude, les trois chiens n'&#233;taient pas l&#224; &#224; l'attendre. Il s'en &#233;tonna, et siffla trois fois. Ses sifflements retentirent &#224; peine dans l'air charg&#233; d'humidit&#233; qui enveloppait Caleta El Cobre. Les chiens semblaient avoir quitt&#233; l'endroit, eux qui &#233;taient l&#224; depuis si longtemps ! Il s'interrogea sur les raisons de cet abandon, et se rassura en se disant, qu'apr&#232;s tout, ils n'appartenaient &#224; personne, et que, pareils &#224; tous les chiens sans ma&#238;tre, ils jouissaient simplement des privil&#232;ges de la libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il d&#233;cida de faire sa premi&#232;re ronde sans attendre, et pour la premi&#232;re fois depuis qu'il &#233;tait &#224; Caleta El Cobre, il sortit du placard une bo&#238;te &#224; sucre en fer, sur laquelle s'affichaient, telles des cartes postales, les plus c&#233;l&#232;bres monuments des capitales europ&#233;ennes. Elle abritait, rang&#233;e dans un fourreau de cuir, une arme &#224; feu et une bo&#238;te de munitions. Juan n'aimait pas les armes, mais, cette fois-ci, il fut presque rassur&#233; de la trouver &#224; sa place, et parfaitement entretenue. Il glissa quelques balles dans le barillet, mit la s&#251;ret&#233; et rangea le revolver dans la poche de son blouson.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne remarqua rien d'anormal, ni autour des baraquements, ni autour des camions, mais il ne d&#233;cela aucune trace des chiens. En remontant vers la cabane, il se dit que les deux prochaines semaines allaient &#234;tre bien p&#233;nibles sans eux ! C'est alors qu'il se rendit compte qu'aucune barque de p&#234;cheurs n'&#233;tait encore pass&#233;e ; s'il ne les voyait pas toujours, au moins entendait-il le bruit caract&#233;ristique de leur moteur. Il savait que les hommes partaient t&#244;t pour leur journ&#233;e de p&#234;che, et qu'ils prenaient &#224; peu pr&#232;s toujours la m&#234;me direction ; et &#224; cette heure-ci, il aurait d&#233;j&#224; du en voir passer cinq ou six !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la mer &#233;tait terriblement d&#233;serte, et dress&#233; face &#224; elle &#224; la recherche du moindre signe de vie, il eut le sentiment que c'&#233;tait elle qui, cette fois, l'observait. Son malaise grandissait, il se sentait envahi par un irr&#233;sistible sentiment d'abandon. Il n'avait pas peur, mais il &#233;tait inquiet : ce pressentiment &#224; son r&#233;veil ; les chiens qui avaient disparu ; les p&#234;cheurs qui n'&#233;taient pas pass&#233;s... tout ceci &#233;tait bien inhabituel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce jour-l&#224;, plus que jamais, Juan Segundo se for&#231;a &#224; manger. Il comptait sur les conserves d'Am&#233;lia pour se remonter le moral, et retrouver, dans l'expression de son talent culinaire, un peu de l'amour de sa femme. Ne voulant pas rester inoccup&#233;, il entreprit de nettoyer la cabane de fond en comble et en sortit le pauvre mobilier ; il fit ensuite sa lessive ; d&#233;monta et remonta le revolver avant de le remettre &#224; sa place dans la bo&#238;te en fer. Il se r&#233;jouit de ne pas avoir eu &#224; s'en servir, et sourit de son petit moment de faiblesse qui l'avait encourag&#233; &#224; mettre sa confiance dans cet engin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s sa deuxi&#232;me ronde de la journ&#233;e, il s'installa sur son rocher favori, face &#224; un soleil g&#233;n&#233;reux qui avait enfin r&#233;ussi &#224; chasser la Camanchaca. Il s'&#233;tait muni de son livre et de sa radio qu'il alluma pour &#233;couter les informations de l'apr&#232;s-midi. Quand il ne faisait pas ses rondes, ne s'amusait pas avec les chiens, ne trompait pas Am&#233;lia avec les &#233;toiles ou qu'il ne lisait pas &#224; la lueur d'une chandelle, r&#233;fugi&#233; dans sa cabane les soirs o&#249; la Camanchaca venait lui rendre visite, il &#233;coutait la radio avec un petit transistor &#224; piles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les radios locales l'aga&#231;aient souvent avec leurs slogans publicitaires d&#233;biles, et leurs chansons d'amour sirupeuses qui inondaient les ondes et agressaient ses oreilles d'amateur de vraie po&#233;sie, il ne pouvait pourtant pas se passer de ces voix sans visages qui faisaient illusion sur sa solitude. La radio lui &#233;tait certes moins indispensable que la lecture, mais il &#233;tait important pour lui de savoir ce qui se passait dans le pays et dans le monde. Il &#233;coutait donc de pr&#233;f&#233;rence les flashes d'information, et la laissait allum&#233;e lorsque les programmes musicaux &#233;taient agr&#233;ables &#224; &#233;couter. La radio lui avait offert deux grands moments dans sa vie ; deux moments diff&#233;rents mais qui l'avaient profond&#233;ment marqu&#233;, et qu'il n'avait jamais pu oublier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier avait &#233;t&#233; l'alunissage d'Apollo XI, et les premiers pas de l'homme sur la Lune : Juan avait envi&#233; ces hommes qui s'&#233;taient rapproch&#233; des &#233;toiles pour lesquelles il avait, d&#233;j&#224; &#224; cette &#233;poque, un petit faible. L'autre &#233;v&#233;nement, tragique celui-l&#224;, avait &#233;t&#233; le dernier discours prononc&#233; par le Pr&#233;sident Allende, le 11 septembre 1973, depuis le Palais de la Moneda, pris d'assaut par les militaires putschistes. Ces deux &#233;pisodes de l'histoire des hommes n'avaient bien s&#251;r rien de commun entre eux ; cependant Juan les reliait par un fil t&#233;nu : les espoirs, que le premier avait fait na&#238;tre dans son c&#339;ur, avaient trouv&#233; leur fin dans le second. L'un l'avait fait r&#234;ver, l'autre l'avait fait pleurer...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais lorsqu'il mit l'appareil en marche, celui-ci cracha d'horribles gr&#233;sillements rendant la r&#233;ception compl&#232;tement inaudible. Juan eut beau tourner le bouton dans tous les sens, il ne parvint &#224; capter aucune station de radio. Soup&#231;onnant l'usure des piles, il retourna &#224; la cabane pour les changer. En pla&#231;ant chacune des nouvelles batteries dans le poste de radio, l'inqui&#233;tude qu'il avait ressenti le matin, et qu'il avait r&#233;ussi &#224; &#233;loigner alors qu'il s'agitait avec fr&#233;n&#233;sie, recommen&#231;a &#224; le submerger. C'est avec f&#233;brilit&#233; qu'il remit l'appareil en marche : rien ! Le silence total ! Ni musique, ni voix, ni gr&#233;sillements... l'appareil n'&#233;mit aucun son.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juan resta quelques instants &#224; consid&#233;rer son transistor. Il ne savait plus que penser, mais une petite voix int&#233;rieure, porte-parole de sa conscience, lui disait que le d&#233;monter pour le r&#233;parer s'av&#233;rerait inutile. Il laissa le poste allum&#233; et le posa sur la table, avec l'espoir d'entendre, &#224; tout moment, quelque chose en sortir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce soir-l&#224;, Juan s'endormit difficilement. Il ne pouvait d&#233;tacher ses yeux de son poste de radio myst&#233;rieusement r&#233;duit au silence. Il n'avait trouv&#233; aucune explication aux &#233;v&#233;nements de la journ&#233;e, et ses questions &#233;taient rest&#233;es sans r&#233;ponse. L'&#226;pret&#233; de son existence l'avait toujours confront&#233; aux dures r&#233;alit&#233;s d'une vie d&#233;nu&#233;e de toute forme de myst&#232;re. La p&#233;nible v&#233;rit&#233; des larmes, de la sueur et du sang, qu'il avait tant de fois affront&#233;e, demeurait affreusement incompatible avec les forces magiques de l'Univers. Pourtant Juan se demanda si, ce jour-l&#224;, le Myst&#232;re n'avait justement pas fait irruption dans sa vie ; et la Lune qui, &#224; travers la lucarne, projetait ses lueurs fantomatiques sur la toile cir&#233;e de la table, semblait s'introduire chez lui pour lui faire certaines r&#233;v&#233;lations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux derni&#232;res semaines de son service de garde se pass&#232;rent sans nouvel incident. Juan se r&#233;signa &#224; les passer seul, sans les chiens, sans les barques des p&#234;cheurs, sans la radio. Le jour de la rel&#232;ve arriva enfin, et il l'accueillit avec une joie insoup&#231;onn&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il rangea ses affaires ; remballa dans son sac les derni&#232;res provisions d'Am&#233;lia, donna un ultime coup de balai &#224; la cabane, et attendit l'arriv&#233;e du v&#233;hicule de la Compagnie qui devait amener Guido, et le reconduire, lui, &#224; Taltal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour tromper son impatience, il alluma une cigarette et lut quelques pages du Canto General. Il regarda sa montre : encore quinze bonnes minutes avant qu'il ne distingue le nuage de poussi&#232;re que la camionnette soulevait dans son sillage, et que l'on apercevait de loin. Juan replongea dans sa lecture, levant la t&#234;te vers le sud &#224; intervalles r&#233;guliers. Il lut ainsi cinq, six puis dix pages ; les vers du po&#232;te lui devenaient indiff&#233;rents ; il ne parvenait pas &#224; s'int&#233;resser &#224; ce qu'il lisait. Il consulta une nouvelle fois sa montre : la voiture avait maintenant vingt minutes de retard sur l'horaire convenu. Juan ne distinguait rien &#224; l'horizon, ni nuage de poussi&#232;re soulev&#233; dans les airs, ni reflet de soleil dans un pare-brise. Il retourna &#224; la cabane prendre la paire de jumelles avec laquelle il suivit le trac&#233; de la piste qui longeait la c&#244;te. Il ne vit rien qui annon&#231;a qu'on venait le chercher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il envisagea l'hypoth&#232;se d'un accident m&#233;canique, un probl&#232;me de moteur, un pneu crev&#233; ou quelque chose de ce genre, ce qui arrivait souvent sur cette mauvaise route.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce cas il faudrait bien plus d'une heure pour r&#233;parer. Juan refusa de c&#233;der &#224; la panique, et d&#233;cida d'attendre encore une heure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A six heures du soir, il attendait toujours. Le v&#233;hicule n'&#233;tait pas venu, et la nuit allait tomber d'ici quelques minutes. Il se r&#233;signa donc &#224; passer une nuit de plus &#224; Caleta El Cobre, et s'allongea tout habill&#233; sur le matelas. Il s'endormit avec la r&#233;solution de partir &#224; pied d&#232;s le lever du jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par chance, le lendemain matin, le ciel &#233;tait compl&#232;tement d&#233;gag&#233;, offrant une parfaite visibilit&#233; &#224; des kilom&#232;tres &#224; la ronde. Juan quitta la cabane d&#232;s les premi&#232;res lueurs de l'aube, emmenant avec lui toute la r&#233;serve de nourriture, fournie par la Compagnie, et qu'il aurait du, conform&#233;ment au r&#232;glement, laisser &#224; la disposition de Guido. Ajout&#233;es &#224; celles qui lui restaient du tr&#233;sor d'Am&#233;lia, ces provisions constitueraient un compl&#233;ment de nourriture non n&#233;gligeable en cas de complications inattendues. Apr&#232;s quelques h&#233;sitations, il jugea plus prudent d'emmener avec lui le revolver et ses munitions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se dirigea vers la piste du sud, et quitta la mine sans se retourner. C'&#233;tait la premi&#232;re fois qu'il quittait cet endroit sans en confier la garde &#224; un autre ; la rel&#232;ve n'avait pas eu lieu pour des raisons inconnues, mais Juan ne pouvait s'emp&#234;cher de consid&#233;rer son d&#233;part comme un abandon de poste. Il tenta de surmonter sa culpabilit&#233; en se disant que les circonstances l'exigeaient, qu'il avait attendu jusqu'au dernier moment, que quelques chose n'allait pas, et qu'il n'en aurait pas la r&#233;v&#233;lation en restant &#224; la mine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paposo, le village vers lequel il se dirigeait, se trouvait &#224; une cinquantaine de kilom&#232;tres au sud de Caleta El Cobre. M&#234;me en marchant &#224; un rythme r&#233;gulier, et en s'accordant une ou deux pauses, Juan estima qu'il n'y serait pas avant la tomb&#233;e de la nuit. La piste n'avait aucun secret pour lui ; il en connaissait chaque virage, chaque nid-de-poule, chaque pi&#232;ge. Elle &#233;tait difficile &#224; n&#233;gocier en voiture, mais &#224; pied ses dangers seraient facilement surmont&#233;s ; &#224; condition de ne pas l'emprunter de nuit, la mer n'&#233;tant jamais tr&#232;s loin de ses abords : un faux pas, et la chute &#233;tait assur&#233;e !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;gion de Paposo, flanqu&#233;e &#224; l'est par les sommets de la Sierra Vicu&#241;a Mackenna, et &#224; l'ouest par l'Oc&#233;an Pacifique, constituait une zone tout &#224; fait particuli&#232;re et originale. Alors qu'au-del&#224; de la sierra, le d&#233;sert d'Atacama &#233;talait ses &#233;tendues exclusivement min&#233;rales, ici des milliers de fleurs surgissaient r&#233;guli&#232;rement au printemps, se frayant un passage entre les cactus Copiapoa et les &#233;boulis rocheux. Les hautes tiges des Pattes de Guanaco courbaient leurs fleurs mauves sous les impulsions r&#233;p&#233;t&#233;es de la brise marine ; les massifs de Suspiros envoyaient leurs rameaux tentaculaires &#224; l'assaut du granit, cherchant &#224; corrompre la rudesse des rochers par la fragilit&#233; de leurs corolles ; d'autres cactus dressaient leurs bras &#233;pineux vers le ciel, et sur lesquels s'accrochaient, certains soirs, les lambeaux brumeux de la Camanchaca, offrant &#224; ces fils de la s&#233;cheresse, les d&#233;lices des contr&#233;es pluvieuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juan constata rapidement que les oiseaux et les insectes, habituellement si nombreux en cette p&#233;riode de floraison, avaient eux aussi d&#233;sert&#233; les lieux. Les fleurs r&#233;pandaient leurs app&#226;ts parfum&#233;s qui se dissolvaient dans l'air, et auxquels ne r&#233;pondait plus aucun pollinisateur. Les gros rochers recouverts de guano, qui formaient des t&#226;ches lumineuses et &#233;blouissantes sous le soleil, avaient &#233;t&#233; d&#233;laiss&#233;s par les assembl&#233;es de cormorans, de fous et de mouettes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A deux reprises, Juan quitta la piste pour se diriger vers des campements de p&#234;cheurs &#233;tablis le long de la c&#244;te. Ces hommes, originaires de Taltal ou de Paposo, se faisaient d&#233;poser l&#224; par les rares v&#233;hicules qui circulaient sur la piste, y restaient quelques jours avant de retourner en ville, vendre le produit de leur p&#234;che. Juan les connaissait tous, et il esp&#233;rait bien pouvoir se rassurer aupr&#232;s de l'un d'entre eux. Mais il ne trouva personne dans ces cahutes de bric et de broc. Les filets &#233;taient rest&#233;s suspendus entre les poteaux dress&#233;s, quadrillant l'horizon comme des toiles d'araign&#233;es g&#233;antes ; dans des seaux en plastique, des amas de poissons se d&#233;composaient dans une eau verd&#226;tre. L'odeur &#233;tait infecte, mais Juan ne vit aucune mouche bourdonner autour de cette pourriture. Il appela plusieurs fois, esp&#233;rant voir quelqu'un appara&#238;tre de derri&#232;re les rochers. Mais le vent emportait sa voix, la faisant courir au-dessus des vagues, pour finalement la noyer plus au large.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il passa la nuit suivante dans l'une de ces cabanes, et arriva &#224; Paposo t&#244;t dans la matin&#233;e. Paposo n'&#233;tait pas un village r&#233;cent, et d&#233;j&#224; &#224; l'&#233;poque de la colonisation espagnole, les Indiens Chango habitaient les lieux. Pourtant les dizaines de maisons, qui se dressaient face &#224; une petite baie, &#233;taient construites avec des mat&#233;riaux si modestes, et certaines &#233;taient si d&#233;labr&#233;es, qu'un visiteur &#233;tranger aurait pu penser que ce village &#233;tait l&#224; &#224; titre temporaire ; qu'il n'avait ni pass&#233; lointain, ni avenir proche. Avant de traverser le village, la piste bordait de grandes prairies naturelles o&#249; paissaient habituellement quelques &#226;nes. Juan d&#233;passa la centrale &#233;lectrique qui alimentait la r&#233;gion, install&#233;e avec l'aide d'ing&#233;nieurs fran&#231;ais une dizaine d'ann&#233;es auparavant, et dont les c&#226;bles s'&#233;lan&#231;aient &#224; l'assaut de la sierra, et aborda les premi&#232;res maisons. Les nombreux chiens errants &#233;taient en g&#233;n&#233;ral les premiers &#224; accueillir les visiteurs de leurs aboiements, attirant les habitants sur le pas de leur porte ou interrompant leurs conversations. L'arriv&#233;e d'un v&#233;hicule attisait particuli&#232;rement la nervosit&#233; des chiens, qui dans leur folle inconscience, prenait la voiture en chasse, au risque de passer sous les roues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juan ne fut accueilli par aucun aboiement. Le village &#233;tait plong&#233; dans un silence si pesant que Juan avait l'impression de le porter sur ses &#233;paules, et de sentir ses talons osseux lui taillader les c&#244;tes. Il s'arr&#234;ta au beau milieu de la piste et regarda autour de lui. Les villageois n'avaient m&#234;me pas pris la peine de fermer la porte de leur maison ; certaines &#233;taient rest&#233;es grandes ouvertes ; des m&#233;nag&#232;res avaient abandonn&#233; des bassines pleines de linge pr&#234;t &#224; &#234;tre lav&#233; ou suspendu pour s&#233;cher ; les enfants avaient d&#233;laiss&#233; leurs jouets de fortune qui tra&#238;naient dans la poussi&#232;re ; sur le mur d'un appentis, Juan vit m&#234;me, suspendu &#224; un clou, le cadavre noirci d'un lapin que l'on n'avait pas fini d'&#233;corcher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les habitants avaient d&#233;sert&#233; le village, et de fa&#231;on pr&#233;cipit&#233;e, interrompant leurs activit&#233;s, et n'emmenant rien avec eux. Juan fut soudain parcouru d'un frisson ; une terrible angoisse le saisit &#224; la gorge. Que s'&#233;tait-il donc pass&#233; ? O&#249; &#233;taient partis tous ces gens ? Juan ne comprenait rien &#224; cette succession d'&#233;v&#232;nements anormaux qu'il affrontait maintenant depuis quinze jours. Il en vint &#224; supposer qu'une catastrophe s'&#233;tait produite, et qui aurait touch&#233; la r&#233;gion et ses habitants. Mais pourquoi aurait-il &#233;t&#233; &#233;pargn&#233;, lui, le modeste gardien de mine ? Aurait-il &#233;t&#233; plus &#224; l'abri dans sa cabane qu'en tout autre lieu ? Il lui fallait absolument des r&#233;ponses &#224; chacune de ces questions. Juan ne supportait pas d'&#234;tre tenu dans une telle ignorance ! Mais y aurait-il seulement encore quelqu'un pour lui r&#233;pondre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il chercha des yeux l'enseigne en t&#244;le qui lui indiquerait l'endroit o&#249; il pourrait trouver un t&#233;l&#233;phone. Il rep&#233;ra une cabine aux vitres bris&#233;es, qui jouxtait la petite &#233;picerie du village. Il d&#233;crocha le combin&#233; et le porta &#224; son oreille. Apr&#232;s avoir introduit quelques pesos dans l'appareil, il entendit avec soulagement les petits signaux indiquant la tonalit&#233;, et composa le num&#233;ro pour appeler chez lui. Les quelques secondes qui s'&#233;coul&#232;rent ensuite lui parurent &#234;tre une &#233;ternit&#233;, et il eut le sentiment que la connexion n'avait jamais &#233;t&#233; aussi longue &#224; se faire, puis une voix, que Juan trouva horrible &#224; entendre, lui annon&#231;a que son num&#233;ro n'&#233;tait plus en service !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il raccrocha le combin&#233; avec fureur, maudissant l'appareil et les services des t&#233;l&#233;communications. Il composa et recomposa son num&#233;ro plusieurs fois, mais la m&#234;me voix, indiff&#233;rente &#224; son angoisse, r&#233;p&#233;tait son froid message. Juan quitta la cabine sans prendre la peine de remettre le combin&#233; &#224; sa place, ni r&#233;cup&#233;rer ses pi&#232;ces de monnaie, et laissant la voix enregistr&#233;e se perdre dans le vide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se laissa tomber &#224; terre, la t&#234;te entre ses mains, ses larmes coulant sur ses joues br&#251;lantes. Il pleurait plus par inqui&#233;tude pour Am&#233;lia que par la d&#233;tresse de sa propre situation. Il se calma enfin, essuya ses larmes et se releva. D&#233;boussol&#233;, il dut r&#233;fl&#233;chir quelques minutes &#224; ce qu'il allait maintenant pouvoir faire. Il jugea que rester &#224; Paposo ne servirait &#224; rien, et il d&#233;cida de poursuivre sa route jusqu'&#224; Taltal. Mais la distance &#224; parcourir &#233;tait encore tr&#232;s longue, et il &#233;tait &#233;puis&#233;. Il se souvint alors avoir aper&#231;u, un peu auparavant, une bicyclette pos&#233;e contre le mur d'une maison. Gr&#226;ce &#224; elle, il arriverait chez lui plus rapidement. Par chance, elle &#233;tait munie de deux sacoches dans lesquelles Juan put mettre les sacs qui contenaient toutes ces affaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il laissa Paposo derri&#232;re lui, et se dirigeant vers Taltal, il se demanda s'il n'&#233;tait pas le dernier homme sur la Terre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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