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Guy Petitdemange : un philosophe ami des latinoaméricains

mercredi 13 octobre 2021, écrit par Diego Pérez de Arce

Francochilenos reproduit ici l’hommage de Diego Pérez de Arce [1] à Guy Petitdemange, "sage discret à l’humour serein", décédé à Paris le 15 septembre dernier.

Beatriz Rioseco y Guy Petitdemange

Né en 1937 à Le Bonhomme, commune d’Alsace, Guy Petitdemange a dû faire ses premières années d’étude à l’école allemande, la région ayant été intégrée au Troisième Reich. Il voit autour de lui le départ des « malgré nous », ces milliers de jeunes alsaciens qui étaient enrôlés de force par l’armée nazie. Beaucoup sont morts dans les champs de bataille de Russie ou d’ailleurs. Il gardera toujours ces souvenirs, en même temps qu’une grande affection pour son terroir où il retournait tous les ans rejoindre ses sœurs qui habitent la maison natale, dans de belles montagnes boisées qui surplombent la route des vins d’Alsace.

Remarqué comme élève brillant, Guy entre à la Compagnie de Jésus, est ordonné prêtre, devient enseignant de philosophie et voyage en Grèce, Italie, Allemagne, Angleterre, Espagne, apprend l’Hébreux en Israël, enseigne au Caire en Égypte. D’esprit alerte, inquiet intellectuellement et socialement, ami des catholiques engagés à la suite du Concile Vatican II et proche des mouvances de Mai 68, il part au Pérou avec son ami, jésuite comme lui, Bruno Revez. Ils parcourent le pays, rencontrent la misère et échangent avec des membres du mouvement de la Théologie de la Libération.

L’ami des latino-américains

Après le coup d’État de Pinochet au Chili, Gonzalo Arroyo arrive à Paris comme réfugié politique. Lui aussi est jésuite et diplômé en agronomie et en économie, il est l’un des fondateurs de l’Église pour le socialisme du Chili. A Paris, Arroyo crée le Centre de recherches sur l’Amérique Latine et le Tiers Monde, le Cetral, et, en 1980, crée la revue trimestrielle Amérique Latine, avec Petitdemange comme rédacteur en chef. Pendant cinq ans, le Cetral devient un haut lieu de réunions, débats et de recherches sur l’Amérique Latine à Paris. Guy Petitdemange a l’occasion de travailler avec Bernard Cassen, Claude Julien, Ignacio Ramonet, Alain Rouquié, Jacques Chonchol, Julio Cortazar, Alain Touraine et de correspondre avec Fernando Henrique Cardoso au Brésil, José Bengoa au Chili, Arturo Warmann au Mexique, André Gunder Frank en Grande-Bretagne, ainsi qu’avec des étudiants, chercheurs, politiques latino-américains. Mais, faute de financement, le Cetral meurt en 1985.

En 1980, avec l’accord du Supérieur général de la Compagnie de Jésus, Guy renonce à la prêtrise, mais pas à l’Église. Ainsi, après le Cetral, il reste lié à la Compagnie de Jésus, devient rédacteur de la revue Études, puis rédacteur en chef de la revue Archives de philosophie et professeur de philosophie au Centre Sèvres – Facultés jésuites de Paris où il continue à côtoyer des jeunes venus d’Amérique Latine. En 2003, il publie Philosophes et philosophies du XXe siècle (Éditions du Seuil, 2003), livre consacré à Rosenzweig, Benjamin, Merleau-Ponty, l’École de Francfort, Levinas, Ricœur, Derrida, de Certeau.
En 1985, naît sa fille Sarah d’une première relation.

Presque quinze ans plus tard, il partage sa vie avec Beatriz Rioseco, qu’il épouse en 2008. Ils voyagent au Chili, la première fois en 2005, comme invité par l’Unesco à la Journée mondiale de la philosophie où il rend un hommage à Paul Ricœur, « La notion de “l’homme capable” ». Les voyages suivants sont consacrés à des séjours familiaux et de découverte du pays. C’est d’ailleurs à cette époque que nous avons présenté Guy à mon père, architecte, catholique pratiquant, qui était en quête d’une « recherche » touchant à rien de moins que le sens de la vie et l’existence divine, sujets sur lesquels ils ont intensément échangé jusqu’à la disparition de mon père en 2010. Au travers de cette rencontre nous avons mieux encore apprécié la délicatesse, mesuré l’acuité et la simplicité avec laquelle le philosophe savait répondre aux questionnements existentiels d’un vieil homme.

Ses pairs et amis philosophes reconnaissent son « extraordinaire compétence », « sa puissance intellectuelle, sa très grande liberté et sa foi profonde », pour eux c’est « un aventurier de l’esprit », « un véritable maître » . Pour nous, il restera l’ami philosophe, un sage discret, toujours à l’écoute, à l’humour serein, souriant même lorsque, tout près de sa fin, la douleur et la maladie l’emportaient.


[1À paraître dans Espaces Latinos