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Violeta et Nicanor, les frères Parra

A quelques jours des célébrations des cent ans du toujours sémillant Nicanor Parra, la date anniversaire de sa soeur - née un 4 octobre- et ce beau texte de la journaliste chilienne Amanda Puz nous rappellent la grande complicité qui unissait "Violeta et Nicanor".

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C’est la revue Espaces Latinos qui a publié, pour la première fois, ce texte où Amanda Puz évoque sa rencontre de jeune journaliste avec l’anti-poète centenaire. Celui dont sa soeur disait que « sans Nicanor il n’y avait pas de Violeta ».


Violeta et Nicanor

Il y a trente trois ans [1] disparut celle qui est considérée aujourd’hui comme l’une des femmes les plus importantes de toute l’histoire de l’Amérique latine. En chantant « la différence qu’il y a du vrai au faux », Violeta Parra rendit ses lettres de noblesse à la chanson populaire, tout en faisant de ses vers des miroirs dans lesquels nous pouvons nous reconnaître. Folkloriste, chanteuse, peintre, céramiste, sculpteur, écrivain, elle incarnait surtout la liberté, la révolte.

En évoquant cette femme et artiste exceptionnelle, le musicien uruguayen Daniel Viglietti, mentionna dans un article publié récemment en Brecha quelques phrases tirées d’une lettre adressée par Violeta à son bien-aimé , où elle parlait de son travail : « mes oeuvres sont une vérité simple et gaie malgré la tristesse qu’on trouve dans chacune d’elles. Je suis un petit oiseau qui peut se poser sur l’épaule de chaque homme afin de lui chanter , les ailes déployées, tout près, tout près de son âme... ».

C’est vrai qu’on la sent , « la Violeta » , très près de notre âme, et aucun latino-américain ne peut écouter sans s’émouvoir , ses compositions –qui parlent aussi bien de l’amour pour son peuple que de ses propres et tumultueux amours. « Gracias a la vida  », ( « Merci à la vie ») c’est nôtre chanson . Et Violeta, c’est notre Violeta. Même si nous ne l’avons pas connue personnellement. Violeta et nous, c’est un tout. D’ailleurs, c’est elle qui l’a dit la première : « Et votre chant qui est mon propre chant... ».

Au début des années soixante dix, j’ ai interviewé longuement Nicanor Parra, poète et mathématicien, frère aîné de la folkloriste chilienne. Trois ans après le suicide de Violeta. Il m’ a dit , à cette occasion, que sa petite soeur lui manquait terriblement. La conversation avait pris un tour douloureux. Les rides qui sillonnaient son beau visage paraissaient plus profondes, le regard s’était embué et j’entendais à peine sa voix, inaudible, qui disait : « Violeta m’a dit , une fois, que sans Nicanor il n’y avait pas de Violeta . J’étais le frère qui, tel un moniteur, enlevait de sa route tout ce qui pouvait l’empêcher de marcher, d’avancer... ».

C’est pour cette raison que je ne peux pas me remémorer de Violeta sans parler de Nicanor.

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Violeta et Nicanor

Sans Nicanor il n’y avait pas de Violeta. Cet « agneau déguisé en loup », cette « Viola chilensis » -tous, des mots du poète- avait trouvé en son frère, depuis son plus tendre âge, celui qui était toujours là pour l’aider, la pousser à aller de l’avant dans sa quête de vérité. Violeta prendra très tôt la route pour parcourir ce long et étrange pays qui est le nôtre, afin de récupérer les chants enfouis dans la mémoire des vieux poètes paysans, des ouvriers des mines. Elle allait à la recherche des chants (« los cantos a lo humano », « los cantos a lo divino ») qui avaient été oralement transmis de génération en génération , et qui risquaient de disparaître à tout jamais. Il s’agissait d’un travail de longue haleine, mais Nicanor était toujours présent pour éclairer son chemin.

Lors de notre rencontre avec Nicanor, nous avons parlé de tout , mais les instants les plus forts furent ceux passés à se souvenir de Violeta. La cabane où s’est déroulée une partie de l’entretien, était imprégnée des souvenirs de la soeur absente . La femme du poète l’avait quitté en emmenant avec elle Ricardo Nicanor, leur fils d’un an , et le chien « Violin » , que Violeta avait offert à Nicanor une semaine avant de se donner la mort. Nicanor se sentait seul. Plusieurs fois il m’avait dit, au long de cette journée : « Je suis seul. Seul avec Newton, Einstein, Galileo ».

C’est Nicanor lui-même qui m’a parlé du suicide de sa soeur : « Nous ne pouvons pas demander pourquoi elle s’est tuée. C’est une question personnelle. Angel l’a dit dès qu’il apprit la mort de sa mère : ‘le suicide de ma mère est quelque chose de respectable, et ne concerne qu’elle même’. »

Nicanor vivait parmi des objets qui étaient autant de souvenirs de Violeta. Des tapisseries merveilleuses, quelques-unes inachevées. Sa voix s’enflamme lorsqu’il se souvient des méchancetés de certains envers Violeta : « ils n’avaient pas le droit de la snober, de l’ignorer, de la trahir  ».

Soudain, Nicanor se leva, fit tourner la manivelle du vieux téléphone et celui-ci laissa entendre un joli son. Il me dit : « Des fois , je l’utilise pour parler à Violeta ». Je lui ai demandé s’il réussissait à lui parler, et il m’a répondu : « Non, la ligne est toujours occupée ».

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Le jeune Amanda Puz et le poète "beau comme un dieu"

Cet interview m’a marquée. J’était jeune, ambitieuse et romantique , et je voulais que le reportage soit parfait. D’autant plus que j’étais tombée sous le charme fou de Nicanor Parra, qui était à l’époque beau comme un dieu. J’ai rédigé mon papier tout de suite en arrivant chez moi , tout en me sentant follement amoureuse du poète. Cet enivrement m’a habité pendant tout le temps de l’écriture. Une nuit. Cette histoire si personnelle n’est pas un secret, j’ai d’ailleurs tout dit à mon mari le jour même ( je n’aurais pas dû, j’en ai vu de toutes les couleurs à cause de cette franchisse juvénile). Et puis, quand on n’est plus jeune on peut se permettre de raconter ces choses-là : je suis quinquagénaire et le poète –qui n’a jamais rien su de ce bref mais intense amour- , va bientôt avoir quatre-vingt-dix ans.

En faisant revivre ces tranches de vie si longtemps oubliées, ces souvenirs précieux qui me parlent de moi-même , de la jeune femme que j’étais, je suis obligée d’emprunter les vers de Violeta :

« Merci à la vie qui m’a tant donné... »


Notes

[1Ce texte a été publié pour la première fois en l’an 2000.

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