Reportage : Sous le soleil de Tocopilla devastée
A la veille de Noël, quelques semaines après le tremblement de terre, une "armada" de politiques, militaires, artistes et figures de la TV locale, débarquent dans la ville fondée en 1843 par un...Français. La journaliste Ruth Valentini y était aussi. Elle partage avec Francochilenos, son regard sur cette singulière journée de solidarité.
Texte et photos : Ruth Valentini
Le 14 novembre dernier, un tremblement de terre (7,8 sur l’échelle Richter) a dévasté la région du « Norte Grande », l’une des endroits les plus sismiques du globe. Tocopilla, ville portuaire située sur les rives du Pacifique, à équidistance entre Antofagasta y Iquique, fut particulièrement endommagée. Les jours suivants, de fortes répliques ont été enregistrées. Et la menace de tsunami persiste, si jamais un nouveau séisme devait se produire.

Néanmoins, c’est Noël. Le gouvernement de Michelle Bachelet a décidé une action humanitaire d’envergure. Une délégation militaire, accompagnée de ministres, d’autorités nationales, de musiciens, d’artistes et autres clowns, ainsi que de vivres et de cadeaux, s’est rendue sur place le samedi 22 décembre. Avec le but d’apporter un peu de joie et de distraction à une population traumatisée qui compte parmi les plus pauvres du pays. Ce qui est d’autant plus révoltant quand on sait que cette région est dotée d’immenses mines de cuivre, dont celle à ciel ouvert de Chuquicamata, et que son exploitation fait la richesse du pays (40% de ses exportations). C’est dire que le ciel du désert n’est pas gratifiant pour tous !
Le "Grand Ravin"
Santiago est à 1.600 km de Tocopilla, distance que les « envoyés spéciaux » de la Présidente Bachelet parcourent au lever du jour à bord d’un C-130 « Hercules » des Forces aériennes chiliennes (FACh), escortés par de jeunes parachutistes. Deux heures et demie plus tard, l’avion se pose sur une piste de fortune à Barilles, à proximité de Tocopilla. Rappelons que Tocopilla signifie en aymara « grand ravin ». En effet, la ville, fondée en 1843 par un ingénieur français, Dominique Latrille-Lousteneau, qui y installa une petite fonderie de cuivre, se trouve à proximité du ravin de Barriles. C’est une importante faille, à partir de laquelle on passe d’une altitude de deux mille mètres au port, sur le littoral.

Mais pour l’heure, et en raison des dégâts, Tocopilla, ville natale d’Alejandro Jodorovsky, le grand mage du tarot et citoyen de Paris, ressemble à une ville fantôme : 40% des 24.000 habitants, surtout des femmes seules, parfois avec trois ou quatre enfants (issus de « mariages saisonniers »), sont sans toit, leurs logements précaires s’étant écroulés. Résultat : 9000 habitations dévastées, de forts dommages matériels, près de 150 blessés et, heureusement, seulement deux morts. Ce que l’on nous explique par le fait que la région est peu peuplée, mais aussi qu’à l’heure du séisme, à 12h40, peu de gens étaient à la maison, vaquant dehors à leurs occupations quotidiennes.
La reconstruction...
Dans un ciel sans nuages, le soleil austral au zénith plombe l’atmosphère. Nous parcourons le site sinistré en compagnie de Javiera Blanco, vice-ministre des carabiniers de 35 ans, nouvellement promue « ministre des catastrophes », de Hernan Ortega, chargé de la coordination du plan de reconstruction, et d’Alejandro Aravena, jeune et brillant architecte chilien (l’un des cinq finalistes du « Gobal Award for sustainable architecture », symposium qui se déroulera en mars 2008 à la Cité d’Architecture et du Patrimoine de Paris). Il est vrai que Tocopilla, où furent entre-temps dressées d’urgence 500 baraquements provisoires en bois et où 1200 manquent encore, est un terrain propice pour mettre en œuvre son concept : « Elemental », le bureau d’études d’Aravena, s’est spécialisé « en fixant l’essentiel » dans l’architecture durable et dans des projets d’ « intérêt social » .
Mais comment fait-on pour que les maisons ne s’écroulent plus ? « En faisant en sorte que la terre ne tremble plus ! », réplique-t-il dans un sourire convaincant. « Les Incas savaient déjà construire leur hutte sur un sol que la vague séismique n’atteigne pas. Et moi, j’ai inventé un isolement en téflon, c’est moins cher que le caoutchouc qu’ utilisent les Japonais. C‘est un matériel alternatif, flexible mais pas élastique. En cas de séisme, un immeuble de construction traditionnelle glissera sur une telle base, suivant le mouvement, qu’il soit virulent ou vicieux. » L’architecte assure pouvoir construire de cette façon en moins de huit mois 200 maisons durables, pour autant de familles, moyennant un coût de 2 millions de dollars US. « L’argent n’est pas le problème, poursuit-il, la coordination entre les différents secteurs politiques, publiques et sociaux s’avère plus problématique. Afin d’éviter des conflits, il faut créer des passerelles entre la haute technologie et la vie sociale, faire participer le futur habitant, car tous veulent rester sur leur place habituelle. Informer, communiquer : voilà qui demande de la disponibilité et du temps. »
Souhaitons que son projet soit retenu par les autorités, tout en espérant que la nature ne lui permettra pas de démontrer l’efficacité de son innovation.
...en chantant
« Aucune ville ne peut être reconstruite sans musique, ni sans rire », nous souffle une voix sage qui invite à nous rendre sur la plage artificielle de Covadonga, où débutera après pause de déjeuner (avec pisco sour - le fameux apéritif chilien, et bain de mer pour tous), le grand spectacle organisé par le gouvernement. Voilà qu’apparaît le professeur Rossa, affublé d‘un perruque et d’une moustache rouges, et sa colorée cavalerie clownesque qui feront rire à gorge déployée les nombreux enfants. Il est vrai que « el profé », comme on l’appelle affectueusement, est un personnage hyper-médiatisé par la télévision nationale, où il oeuvre depuis des décennies avec un succès inégalé auprès grands et petits : « Nous ne sommes pas là pour que vous nous applaudissiez, nous sommes venus pour vous applaudir, vous le peuple courageux de Tocopilla. Vous avez vécu des moments tragiques et nous, à Santiago, nous avons tremblé avec vous. Mais maintenant c’est Noël, oublions pour quelques instants ce qui s’est passé ! »

Ensuite, le tour est au ministre de la Défense, José Goñi (photo ci-dessus). Alors qu’il monte sur la scène où trône un sapin de Noël en plastique , résonne l’hymne national chilien. Après avoir transmis le message d’encouragement de Michelle Bachelet, il souligne, lui aussi, le drame imposé par une nature intransigeante, pour lancer en conclusion : « Le Chili a su affronter tant de drames au cours de son existence, qu’il saura aussi se relever de celui-ci. Nous avons tous le droit d’être heureux ! Maintenant il faut transformer la catastrophe en opportunité : reconstruire la ville dans de meilleures conditions. Aucune famille de Tocopilla passera la prochaine nuit de Noël sans toit ! A vous d’ envisager l’avenir en confiance. Vive le Chili qui ouvrira au plus vite de nouvelles portes à Tocopilla ! » Puis le ministre n’oublie pas de rendre hommage aux Forces armées, au rôle qu’elles ont joué dans l’intervention rapide, et qu’elles joueront désormais dans la reconstruction. Pour anecdote, rappelons que ce sont elles, qui ont rapidement mis fin à l’avidité des commerçants dépourvus de tout civisme : dès le premier jour du drame, ceux-ci faisaient du marché noir en vendant l’eau et le pain au prix d’or au peuple dans la détresse.

D’émotions en émotions, nous assistons à la clôture du « show » par l’Oratorio de Noël, composé par Angel Parra, alors qu’il était détenu, en 1973, au camp de Chacabuco. Cette œuvre, basée sur l’Evangile selon Saint Luc, fut à l’origine interprétée par une chorale de détenus du camp. Elle est ici chantée par la Chorale de l’Université catholique de Santiago avec une ferveur qui déchire le cœur.
Le temps presse, car toute l’équipe des « envoyés spéciaux » venue de Santiago doit regagner l’aéroport de fortune de Barriles avant le coucher du soleil, la piste du décollage ne disposant pas d’éclairage subsidiaire. Ultime émotion : on y arrive à la dernière minute dans un bus qui roule à 20 km/heure, car dans les virages les plus vertigineux ses freins ne répondent plus !
Que dire de plus après une journée gorgée de soleil et de peines ? Ojalà ! On implore je ne sais quel Dieu, pour que toutes les promesses faites dans l’euphorie festive d’un Noël virtuel se réalisent à l’aube de l’année 2008 !
