Mon ami Machuca, d’Andrés Wood, un regard nouveau sur 1973

Présenté en clôture de la dernière Quinzaine des Réalisateurs le film chilien est à l’affiche à partir du 19 janvier

Jueves 16 de diciembre de 2004

(JPEG) Depuis un (trop long) moment, la "réconciliation dans les salles" du publique chilien avec son cinéma s’était produite surtout autour d’un type de comédie où le sexe et la caricature facile des personnages populaires tenaient le haut du pavé. Outre leur qualité individuelle (il y a eu de films réussis, d’autres moins) et leur dégrée de conscience sociale variable, les grands succès des derniers temps étaient en général en phase avec un à priori fort habituel : le grand public n’a pas la moindre envie de réflexion.

Évasion et légèreté étaient donc censées être les conditions du succès (commercial), des sujets comme la politique et la mémoire étant catalogués dans tous les domaines et pas seulement au cinéma, comme l’affaire d’une minorité d’intellectuels ennuyeux, des gens plein d’amertume qui ne veulent pas aller de l’avant ou, dans le meilleur des cas, d’un marché trop marginal pour songer à un produit commercialement viable.Et voilà que Mon ami Machuca (Machuca) d’Andrés Wood, avec pour toile de fond les derniers mois de l’Unité Populaire, le coup d’État et le traumatisme de la dictature, devient l’un des films chiliens les plus vus de l’histoire du cinéma chilien, derrière seulement des titres aussi suggestifs que Sexo con amor et El Chacotero Sentimental, ce dernier connu en France sous le titre de Radio Sexo Latino. En effet, dans le box-office de l’année 2004, Mon ami Machuca n’a été battu que par Shrek 2, La Passion de Christ et Le Jour d’après.

(JPEG) Cette mise en contexte veut montrer l’importance que le film a eue dans le paysage cinématographique et social du Chili. Du jour au lendemain, ce sujet gênant, presque mal vu comme sujet de discussion, est devenu est devenu celui dont tout le monde parle. Le plus étonnant est que le film n’est pas forcément aimable avec ceux qui dirigent le pays (non pas le gouvernement, mais ses vrais « maîtres »). Du côté du cinéma et, d’une façon plus large, de l’industrie du spectacle, Machuca a même prouvé que la politique et la critique sociale pouvaient être un sujet populaire et rentable. Suite au pas transcendantal franchi avec le Rapport sur la torture, publié peu de temps après la sortie de Machuca au Chili, on voudrait ("pourrait" est un mot sans doute trop naïf) croire que la société chilienne commence un éveil après des décennies de sommeil. Un éveil dont le film d’Andrés Wood serait l’emblème ou tout au moins l’une des images fortes de ce moment de transformation. On peut toujours rêver, non ?

Voici trente et quelques années, le monde avait le droit de rêver. Et d’essayer de réaliser ses rêves. Nombreux étaient ceux qui rêvaient du Chili parce que le rêve semblait y devenir réel. Mais le violent réveil n’a pas été soudain. Il a été annoncé par un période de cauchemar où la société était brutalement divisée. C’est le monde qui sert de toile de fond à l’histoire de Machuca. Bien que Wood déclare -notamment lors d’un entretien que vous pouvez entendre sur Boulevard Francochileno, notre Radio en Ligne- qu’il ne s’identifie pas avec les genres, son quatrième long-métrage est un film d’initiation, avec pour protagonistes deux garçons d’onze ans. Gonzalo Infante vient d’une famille aisée, fracturée elle-même comme toute la société (la mère adultère s’oppose, comme la plupart de son milieu, au gouvernement et à ce que l’on touche à ses privilèges, tandis que le père, haut fonctionnaire, est un de ces rares « déclassés » qui voulaient partager ces privilège Pedro Machuca vient pour sa part d’un de ces bidonvilles vraiment misérables où survivait ("vivait" serait un trop grand mot) une partie trop grande de la population .

(JPEG) Le recteur du très bourgeois collège catholique où Gonzalo fait ses études décide d’inviter des enfants défavorisés à intégrer gratuitement les mêmes classes. C’est ainsi que les deux garçons se rencontrent. C’est ainsi que Gonzalo découvre un monde dont, autrement, et à l’image de la plupart des enfants de son milieu, il n’aurait même pas eu connaissance,. C’est ainsi qu’il n’a plus l’ignorance comme alibi pour sa muette acceptation de l’état des choses.Le film est axé sur le rapport entre les deux enfants, suivant le point de vue et l’itinéraire de Gonzalo. Ici, c’est l’histoire qui l’emporte, tandis que les autres éléments sont soumis à la narration. La facture est en général aussi impeccable que conventionnelle, Wood n’ayant pas cherché une expression cinématographique originale. Par moments, le montage trahit le rythme dans une tentative de saisir une atmosphère assez bien travaillée. Tout est fait pour transmettre l’histoire des garçons, ce qui n’exclut pas des moments de grande émotivité qui, avec un peu plus de subtilité, auraient gagné en force. Mais le but est atteint et l’émotion, que l’on sait sincère, jaillit de l’écran.

Machuca n’apprendra pas grand-chose aux spectateurs français sur des faits en rapport avec le coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili. Mais il leur permettra sans doute de partager beaucoup de sensations -l’exaltation, la rage, la haine, l’espoir, le désespoir, la terreur- qui expliquent aussi bien les données historiques que ce qui est arrivé et arrive encore au Chili.