Chili : l’endettement à la carte

Malgré les excédents et les nombreuses louanges à la "bonne santé" de son économie, le Chili reste l’un des pays les plus inégalitaires au monde. Ce qui n’empêche pas les Chiliens de consommer massivement, armés de cartes de crédit à la consommation devenues indispensables. Reportage de Martin Courcier sur la spirale infernale de l’endettement à la chilienne

Martes 22 de abril de 2008

Nous donnons la bienvenue à Martin Courcier, étudiant en master2 « presse et communication économique et sociale » à l’université Paris IX Dauphine. Martin, qui a vécu pendant un an au Chili projette d’y retourner et réaliser un documentaire. Son regard sur l’endettemment des Chiliens est des plus intéresants.


A l’entrée d’un des grands magasins de la chaîne Falabella, au Chili, de charmantes vendeuses interpellent les passants. Elles leur proposent de « partir avec deux t-shirts pour le prix d’un, en payant avec leur carte CMR ».

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Quelle est doc cette fameuse carte ? « C’est une carte de crédit à la consommation dont les détenteurs disposent d’un certain montant qui leur permet d’acheter les produits du magasin et des enseignes partenaires (il est possible par exemple d’utiliser sa carte Falabella chez MacDonald) et de rembourser en plusieurs mensualités », explique une des vendeuses. Comment faire pour l’obtenir ? « Si vous travaillez, amenez nous vos 6 dernières payes. Si vous êtes étudiants, venez avec les papiers de votre université. De votre situation dépendra le montant de votre crédit ».

De la côte Pacifique aux pieds de la Cordillère des Andes, des glaciers du Sud au désert de l’Atacama, les grands magasins et supermarchés se sont fondus dans le paysage chilien. Chaque enseigne possède sa propre carte de crédit. Et les types d’offre pour acheter uniquement avec ces cartes n’en finissent plus. « Pour un achat avec votre carte d’un montant supérieur à 10.000 pesos (15€), repartez avec une bouteille de whisky ou de rhum ». Voilà le genre de promotions que l’on peut, quotidiennement, voir à la télévision, entendre à la radio ou lire dans les journaux. A moins de vivre comme des ermites au fin fond de la Patagonie, les Chiliens ne peuvent y échapper.

Une démocratie de consommateurs surendettés

C’est à partir des années 1980 que l’accès massif au crédit se développe de façon progressive au Chili, afin de faciliter la consommation. Il s’inscrit dans la continuité du virage ultra-libéral qu’a pris le pays depuis le coup d’état du dictateur Augusto Pinochet en septembre 1973. L’idée vient de Sebastian Piñera, économiste qui a étudié à l’université Harvard aux Etats-Unis. Puissant et riche homme d’affaires, récent adversaire de la présidente Michelle Bachelet au second tour des dernières élections présidentielles, il s’inspire à l’époque du modèle économique nord-américain. C’est le début de la consommation grâce au crédit au Chili. Aujourd’hui, au regard des indicateurs macroéconomiques, le pays est cité en exemple pour sa forte croissance. Mais au-delà des chiffres, la réalité pour beaucoup de ses citoyens est tout autre : le surendettement

Une étude de l’organisme « Estabilidad Financiera » (Stabilité Financière) a récemment indiqué que la dette moyenne par habitant est de 2.800.000 pesos (soit environ 4000€), crédits hypothécaires et à la consommation confondus. L’institution va jusqu’à juger la situation « très désespérée » pour environ 20 à 25% des travailleurs. Selon Ignacio Larraechea, économiste, l’un des facteurs qui explique cette situation est tout d’abord « le faible revenu des foyers. Beaucoup de familles s’endettent parce que leur niveau de consommation de base n’est pas couvert par leur revenu et qu’ils ne sont pas capables de réduire leur consommation pour s’ajuster à leur réalité ». Le revenu minimum au Chili s’élève à 200€ brut par mois tandis que les prix sont proches du niveau européen (un Big Mac vaut, par exemple, un peu plus de 2€50). En septembre dernier, une étude publiée par l’organisme « Trabajo e Ingreso » (Travail et Revenu) a révélé qu’un peu plus de 12% des travailleurs chiliens avait un salaire inférieur au revenu minimum. Un prêtre influent de l’église catholique chilienne, Monseigneur Alexandre Goic, a récemment alerté le gouvernement sur ce thème très sensible. « Le revenu minimum devrait être transformé en revenu éthique, c’est-à-dire que tous ceux qui le peuvent devraient payer non pas le revenu minimum légal mais au moins 250.000 pesos (soit environ 350€) », a-t-il déclaré. La question a été portée sur l’agenda gouvernemental. Mais le prêtre et ses millions de concitoyens attendent toujours une réponse.

« En tant que travailleuse d’un centre commercial, j’ai besoin d’une machine à laver, parce que je n’ai pas de temps, donc pour l’acheter j’ai besoin de m’endetter », raconte une caissière du magasin Falabella. « Ces cartes sont une nécessité pour beaucoup d’entre nous qui gagnons peu. Elles nous permettent par exemple d’acheter des médicaments quand on est malade. On sort là du domaine de l’attraction », explique une autre vendeuse.

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Un grafitti sur un mur de Valparaiso. Photo Huella Digital

Face à cette réalité, les critiques sont vives envers le commerce de l’endettement que promeut l’industrie. Selon Martin Pascual, chercheur au Centre d’Étude National de Développement Alternatif, « les résultats des grands magasins ou la rentabilité de la propre banque Falabella démontre que non seulement ils vendent des articles, mais qu’en plus ils font des bénéfices quand les gens s’endettent avec eux ». La politique pour favoriser le crédit à la consommation se traduit sur le terrain par une quête intensive des potentiels futurs acquéreurs des fameuses cartes. « Nous allons offrir des cartes aux travailleurs des petits commerces qui n’ont pas le temps de venir en chercher. Nous en offrons aux amis. Nous sortons dans la rue en proposer aux gens. Nous touchons des commissions à chaque carte contractée, raconte Nevenka Fuentes, qui commercialise la carte Falabella. D’autres ont accès à une base de données avec des renseignements sur les gens et se dédient à appeler ceux qui répondent aux attentes du magasin ».

Quand le système du crédit à la consommation s’est mis en place, les gens qui voulaient obtenir une carte de crédit devaient avoir un emploi depuis au moins 6 mois. Depuis quelque temps, la liste des prétendants s’est allongée : travailleurs avec 3 mois d’ancienneté, étudiants et femmes au foyer sont les nouvelles cibles des grandes enseignes. Pour Héctor Alarcón, journaliste, il devrait y avoir plus de restrictions lors de la remise des cartes de crédit. « Quand j’ai pris une carte pour la première fois, j’étais étudiant. Pour autant, personne n’a vérifié si j’étais solvable ». Et vu le prix de l’éducation au Chili (un cursus à l’université « publique » coûte entre 100 et 300€ par mois !), parier qu’un étudiant s’est endetté pour financer ses études est un bon moyen de remporter sa mise. Une étude faite par l’Institut National de la Jeunesse et remise en novembre dernier a révélé que 1.200.000 jeunes entre 15 et 29 ans sont endettés (le total de la population chilienne s’élève à environ 16 millions d’habitants).

Le cercle vicieux de l’endettement

Une fois leur carte de crédit en main, de nombreux Chiliens se retrouvent pris au piège du cercle vicieux de l’endettement. Le manque de sensibilisation sur le problème de l’endettement et des taux d’intérêts bien souvent capricieux les enferment dans la spirale de la dette. Il faut se rendre sur le site Internet du Sernac (Service au Consommateur) pour trouver une fiche technique concernant l’endettement. « Comment s’endetter mais avec responsabilité », dit la fiche, mettant en garde les Chiliens contre le surendettement. Côté grands magasins, les préoccupations ne semblent pas être les mêmes. Les gens sont-ils sensibilisés à ces problèmes ? « Nous leur faisons simplement signer les contrats. Ils sont peu à nous poser des questions sur les taux d’intérêts et ne prennent pas le temps de lire. Ce qu’ils veulent c’est le crédit le plus fort possible, explique la vendeuse d’une carte de crédit d’un supermarché. Si celui qui prend une carte est acheteur compulsif, alors il peut y avoir un problème », ajoute-t-elle. Voilà pour la mise en garde ! Alors responsabilité du consommateur, des grands magasins ou responsabilité partagée ? « Certains sont de grands consommateurs, très matérialistes, souligne la commerciale. Ils veulent avoir une télé plus grande que celle du voisin. Dans les quartiers pauvres, les familles ont bien souvent un équipement de première classe ». Pour Ignacio Larraechea0 la consommation excessive de certains trouve sa réponse dans la société de consommation elle-même, où « la manière d’exister socialement passe au travers de l’apparence, c’est-à-dire où les insatisfactions humaines sont comblées à travers les choses ». Au Chili, il y a un adage qui dit : « qui est le plus coupable : le cochon ou celui qui le nourrit ? »

Des seins "à la carte"

Au moindre retard dans le paiement de sa mensualité, l’enseigne se charge de renégocier la dette. C’est le moment venu pour les taux d’intérêts de grimper. « C’est clair qu’il doit y avoir des taux d’intérêts pour que le commerce fonctionne. Mais un simple retard et les intérêts flambent. J’ai dépassé de 15 jours le paiement de ma mensualité et j’ai vu ma dette doublée, raconte Paula Contreras, couturière qui travaille à son compte. On suppose que la carte de crédit à la consommation est venue pour aider les gens. Mais ces magasins se sont enrichis considérablement. Ils ont créé des monopoles et beaucoup de petits magasins de proximité sont morts, surtout à Santiago, la capitale. Avec l’union des magasins, je peux aujourd’hui utiliser ma carte de crédit partout. Je peux aller jusqu’à me faire refaire les seins. »

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Pub pour la carte de crédit d’une chaîne de pharmacies

Si la dette renégociée subit encore des retards dans le remboursement, l’identification du mauvais consommateur est placée sur un bulletin commercial. Ce bulletin, plus communément appelé Dicom, enregistre les comportements de paiement de ces mauvais consommateurs. Une entreprise ou un particulier veut des renseignements sur une personne ? Moyennant une rétribution, les informations sont transmises à l’enquêteur. Celui-ci aura alors tout le droit, par exemple, de refuser à la personne un travail ou de lui louer un appartement, si cette dernière est sur Dicom. Figurer sur ce bulletin commercial empêche aussi d’avoir accès à une allocation pour le logement. Pour en sortir, il ne suffit pas simplement de rembourser ses dettes. Car Dicom fonctionne comme une entreprise. Faute de la payer, les Chiliens resteront inscrits sur ce bulletin. Les démarches étant souvent longues et les gens peu informés, c’est ce qui se produit le plus souvent. Et pour ces Chiliens qui ont des antécédents de surendettement, les portes du logement ou du travail resteront fermées. Enfin, une personne inscrite sur Dicom sera interdit bancaire.

En avril 2006, le Sernac a remporté le procès qu’elle avait intenté à 5 grands magasins. Ces entreprises ont été accusées de faire payer à leurs clients des intérêts en dehors de ceux permis par la loi. En réparation, ils ont du verser une indemnisation à près de 5 millions de clients d’un montant de 200 millions d’euros. Suite à ce procès, le Sénat travaille sur un projet afin de rendre transparente l’information concernant les taux d’intérêts et ainsi protéger les utilisateurs des crédits. En attendant, les Chiliens liront peut-être prochainement sur les panneaux publicitaires « partez avec deux nouveaux seins pour le prix d’un seulement grâce à votre carte de crédit ».

-  Voir aussi : Un blog sur les cartes de crédit au Chili (en espagnol)

 

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Commentaires

  • Chili : l’endettement à la carte
    28 de abril de 2008, par Paul Le Saux
    Bravo a Martin Courcier : en un an il a compris un aspect essentiel de l’économie chilienne que beaucoup de ceux qui vivent ici semblent ignorer. Le pays se dirige tout droit vers une crise des subprimes, mais les institutions fonctionnent.